samedi 30 octobre 2010

Escroquerie des banques et animisme économique

Un ami a attiré mon attention sur un article du Monde qui dévoile une escroquerie à grande échelle organisée par les banques dans le cadre des crédit hypothécaires. Sans rentrer dans les détails, les banques auraient produit des documents juridiquement sans valeur pour attester des hypothèques.pour "revendre en douce à des investisseurs des tonnes d'hypothèques frauduleuses (qui contenaient de fausses informations sur l'emprunteur, ou qui ne respectaient pas certaines conditions de base)".

L'auteur de l'article adopte un ton indigné, ce qui est tout à fait justifié si l'information est exacte. Mais il conclut son article avec une affirmation complètement à côté de la plaque : 
"Une telle incompétence, couplée à une intention criminelle, ne mérite qu'une chose : qu'on laisse ces banques faire faillite - de façon ordonnée - pour de bon. C'est d'ailleurs ce qu'on aurait dû faire il y a deux ans."
Cette affirmation relève de ce que j'appellerai désormais "l'animisme économique" par analogie avec cette croyance qui dote des éléments inanimés d'une âme et d'une volonté. Ici, le raisonnement est simple : les banques ont été méchantes, il faut donc punir les banques. De la même manière que nous hurlons sur nos ordinateurs quand ils plantent ou que nous frappons nos meubles quand nous nous cognons l'orteil, nous devons laisser faire faillite ces banques qui nous ont fait tant de mal. Dans notre monde rationnel occidental, "les banques" n'ont pas de conscience. Il est donc impossible de les punir. On ne peut agir que sur les individus qui sont à l'origine de l'escroquerie.

Ca me rappelle une remarque extrêmement pertinente de Bernard Salanié qui disait "Il n'y a pas d'impôt sur les entreprises, il n'y a que des impôts sur les individus". Ce qu'il voulait dire par là, c'est qu'au final, ce ne sont jamais les entreprises qui sont taxées, mais les individus : soit les actionnaires devront réduire leurs profits pour payer la taxe, soit les salaires devront être diminués ou certains salariés devront être licenciés, soit les prix vont augmenter, soit les fournisseurs devront accepter une baisse de tarif, etc. L'entreprise en elle-même est une entité abstraite et inanimée, il n'y a que les individus - consommateurs, salariés, patrons... - qui subissent les conséquences de ce qu'il se passe dans l'entreprise.

Si on force la fermeture d'une banque, on punit à la fois les actionnaires, les consommateurs, les salariés et un grand nombre d'autres acteurs qui n'ont rien à voir avec l'escroquerie dénoncée. La seule chose à faire est d'identifier les auteurs de l'escroquerie et de les traîner en justice.


mercredi 20 octobre 2010

Politiques éducatives et fainéantise des étudiants

Dans le cadre de la réforme du lycée, les établissements sont supposés se mettre en quatre pour aider les étudiants en difficulté : tutorat, stages de remise à niveau, "accompagnement personnalisé"... Parmi les nombreuses questions qui envahissent le débat public, il y en a une dont la réponse est loin d'être évidente : comment les étudiants vont-ils réagir si les établissements scolaires les aident davantage ? Vont-ils saisir cette opportunité et travailler plus ? Vont-ils au contraire profiter de l'aide qui leur est fournie pour travailler un peu moins ?

Les économistes sont bien habitués à cette question puisqu'elle a une formulation très simple dans le vocabulaire de la théorie des jeux. Imaginons la confrontation des deux acteurs qui nous occupent : l'étudiant et le lycée. L'étudiant aimerait bien obtenir les meilleurs résultats possibles avec un effort minimum. Le lycée aimerait bien que l'étudiant réussisse le mieux possible tout en minimisant les coûts. Les deux acteurs ont donc un objectif commun, mais doivent partager l'effort.

Dans ce modèle simple, que se passe-t-il lorsque le lycée accroît son "effort", par exemple en instaurant un système coûteux de tutorat ? Est-ce que l'étudiant va travailler plus ou va travailler moins ? La réponse est : on ne peut pas savoir a priori. Si les mesures prises par le lycée accroissent l'efficacité du travail de l'étudiant, celui-ci va travailler plus. En revanche, si les efforts fournis par le lycée tendent à "remplacer" une partie du travail de l'étudiant, celui-ci sera tenté de travailler moins. Théoriquement, on ne peut pas savoir. La seule solution consiste à mener une étude empirique.

C'est ce qu'on fait trois chercheurs à partir de données sur des étudiants britanniques. Ils découvrent que plus les écoles et les enseignants font des efforts pour les étudiants, moins les étudiants travaillent. Bien évidemment, il ne s'agit que d'une moyenne. Il est probable que les mesures prises par les établissements scolaires n'aient pas toutes le même effet. Mais ce résultat est quand même très intéressant car il montre que les politiques visant à aider les étudiants peuvent, malgré toute la bonne volonté qui les accompagne, avoir des effets pervers. Il faut donc être extrêmement prudent lors de leur mise en place.


vendredi 15 octobre 2010

Le marché rend-il méchant ?

On va faire jouer des individus à deux jeux. Le premier jeu s'intitule "Jeu du marché financier" et le deuxième "Jeu communautaire". Ces deux jeux sont absolument identiques : ce sont des dilemmes du prisonnier, jeu célèbre dans lequel les joueurs doivent essayer de coopérer alors qu'ils ont des incitations très fortes à ne pas le faire.

Si les jeux sont identiques, on devrait s'attendre à voir des comportements identiques chez les joueurs. Pourtant, lorsqu'ils jouent au jeu du "marché financier", les joueurs coopèrent beaucoup moins que lorsqu'ils jouent au "jeu communautaire". Est-ce que la simple évocation du marché ou de la finance suffit à rendre les gens égoïstes ? Difficile à dire. Les auteurs de l'étude avancent trois hypothèses.

1) Les individus qui participent à l'expérience essaient instinctivement de se comporter comme le souhaiteraient les concepteurs de l'expérience. Le nom du jeu donne une indication sur le type de comportement qui est approprié.

2) Les joueurs n'aiment coopérer que lorsqu'ils pensent que les autres joueurs vont également coopérer. Le nom du jeu influe peut-être sur les anticipations que les individus se font du comportement des autres. On s'attend moins à voir de la coopération en face quand le jeu s'appelle "marché financier" et donc on réagit en coopérant moins.

3) Les noms des jeux valorisent des qualités différentes. Les joueurs peuvent choisir, par leur comportement, de montrer qu'ils possèdent les qualités mises en avant : la capacité à coopérer lorsque le jeu s'intitule "jeu communautaire", la capacité à tromper ses adversaires lorsque le jeu s'appelle "jeu du marché financier".

L'étude n'est pas encore terminée et les auteurs n'ont pas encore pu trancher entre les trois hypothèses. Mais rien n'empêche de spéculer. Qu'en pensez-vous ?

Décès de Maurice Allais

J'ai une semaine de retard, mais je ne pouvais pas commencer mon week-end tranquillement sans écrire un petit mot à la mémoire de Maurice Allais, prix Nobel d'économie français, décédé la semaine dernière.


lundi 11 octobre 2010

Le Nobel 2010

Le Nobel d'économie 2010 vient de tomber. Ce sont trois chercheurs en économie du travail qui ont été récompensés : Diamond, Mortensen et Pissarides. En quelques mots, ils ont fondé un cadre d'analyse du marché du travail qui prend en compte le processus de recherche d'emploi et qui a été très fécond pour comprendre les imperfections du marché du travail.

Notamment, ce cadre permet de comprendre et de modéliser la coexistence de chômeurs et d'emplois vacants dans une économie et de mesurer l'efficacité de "l'appariement", c'est-à-dire la capacité du marché du travail à mettre en relation les travailleurs et les employeurs.

Maintenant, les économistes ne conçoivent plus le marché du travail comme un stock d'employeurs juxtaposé à un stock de travailleurs mais réfléchissent plutôt en termes de "flux" de destructions et de créations d'emplois.

C'est d'ailleurs ainsi qu'on a découvert que les marchés du travail dans la plupart des pays créaient et détruisaient beaucoup plus d'emplois qu'on ne pourrait le soupçonner à première vue. Cahuc et Zylberberg démarrent leur célèbre ouvrage sur le chômage en soulignant le fait que 10 000 emplois sont créés et 10 000 autres sont détruits chaque jour en France.

Bref, en résumé : bravo à eux trois.

lundi 4 octobre 2010

Déficit public et l'impossibilité de promettre en politique

On s'inquiète beaucoup du dérapage des dépenses publiques. Bien que la volonté de réduire les déficits soit réelle, elle peine à se concrétiser à cause de l'impossibilité pour les hommes politiques de s'engager juridiquement auprès des citoyens.

Les dépenses publiques sont-elles faites à bon escient ? D'après la Cour des comptes, ce n'est pas toujours le cas. On apprend par exemple que :
"Premier budget d’investissement de l’État, le budget d’investissement du ministère de la défense est, pour l’essentiel, consacré au financement de ces programmes d’armement."
Et j'ai déjà souligné mon scepticisme quant à l'utilité économique des dépenses militaires. On apprend également que les politiques en faveur des services à la personne ont coûté 6,6 milliards d'euros pour un bénéfice difficile à évaluer mais certainement très en deçà des objectifs d'après le rapport.

En dehors de ce seul rapport, on trouve des myriades d'exemples de politiques publiques coûteuses, comme la baisse de la TVA dans la restauration (plus de 2 milliards d'euros par an) ou la défiscalisation des heures supplémentaires dont le coût est exorbitant par rapport aux bénéfices.

On pourrait débattre de chacune de ces dépenses et argumenter pour savoir si les dépenses sont justifiées ou non. Mais ce n'est pas l'objet.

La vraie question est : pourquoi les dépenses publiques se multiplient-elles, sans tenir compte de leur efficacité ni de l'état des finances publiques ? Pourquoi les hommes politiques qui promettent perpétuellement d'équilibrer les comptes de la nations n'y parviennent-ils pas ? Le problème fondamental est qu'ils ne peuvent pas faire de promesse.

L'impossibilité de passer des contrats avec les hommes politiques

L'idée est décrite dans un article d'Acemoglu. Le problème réside dans l'impossibilité pour les hommes politiques de s'engager de manière crédible.

Prenons par exemple l'écart entre le programme de Sarkozy et sa réalisation qui est expliqué en détails dans le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg : Les réfomes ratées du président Sarkozy dont on trouvera un excellent résumé à cette adresse. Pourquoi le président n'a-t-il pas tenu ses promesses ?

Le scénario est classique : une fois au pouvoir, et une fois qu'il devait faire face aux protestations, il était beaucoup plus facile pour Sarkozy de céder à la pressions des groupes dont il menaçait les intérêts plutôt que d'aller jusqu'au bout. Ce faisant, la réforme des taxis, la réforme des retraites dans la fonction publique, la réforme du marché du travail,... aucune n'est vraiment allée au bout des ambitions du président et encore, certaines sont carrément allées dans le sens inverse !

Les choses auraient été différents si les hommes politiques pouvaient s'engager par contrat devant la nation. Imaginez que Sarkozy ait pu dire : "Je m'engage à régler le problème de financement des retraites d'ici 2010 par un accord concerté avec les partenaires sociaux, faute de quoi, je démissionerai." Cela empêcherait le gouvernement d'essayer de faire passer sans concertation une réforme partielle du financement des retraites. Ou alors "Je m'engage à maintenir les déficits publics en dessous de 3%. Si cet engagement n'est pas tenu d'ici la fin de mon quinquenat, je reverserai à la nation 20% des salaires que j'aurai perçus pendant mon mandat."

A l'heure actuelle, ce n'est pas possible car aucune disposition n'existe dans le droit pour donner à ce type de contrat une valeur juridique. Pour que cela fonctionne, il faut que le contrat soit exécutoire, c'est-à-dire qu'il existe une instance juridique qui soit en mesure de faire payer Sarkozy s'il ne tient pas sa promesse sur les déficits.

Ce type de possibilité serait très bénéfique pour les hommes politiques. Une promesse à laquelle on adjoint un contrat voit sa crédibilité renforcée et sa valeur auprès des électeurs accrue.

Imaginez qu'un homme politique s'engage à ne pas faire de cadeaux fiscaux aux riches. On a plus de raisons de lui faire confiance si le fait de violer cette promesse est assorti d'une importante pénalité financière. Ou si un candidat aux élections promet de faire redescendre le chômage sous la barre des 8% sous trois ans et de démissioner s'il n'y parvient pas. Il a de bien meilleures incitations à choisir ses réformes avec soin.

De même, lorsque les dépenses publiques se multiplient et que cela suscite l'inquiétude des citoyens, un candidat peut proposer de payer une amende proportionnelle au déficit public s'il est élu. Et je pense que s'il est élu, on peut compter sur lui pour réduire les déficits si on sait que le fait de ne pas atteindre cet objectif peut lui coûter très cher.

vendredi 24 septembre 2010

La polémique autour des "salles de shoot"

Il y a quelques articles très intéressants dans Le Monde d'aujourd'hui sur la question des "salles de shoot" (notamment celui-ci). Le concept, c'est de créer des lieux d'accueil pour les toxicomanes afin qu'ils puissent se droguer dans des conditions d'hygiène optimales et éventuellement qu'ils puissent être accompagnés pour sortir de leur addiction.

La polémique autour de l'ouverture éventuelle de ces salles en France peut être facilement comprise si on a une bonne grille de lecture. Les arguments des opposants aux salles de shoot sont essentiellement des arguments déontologiques tandis que les arguments de l'autre camp sont plutôt conséquentialistes.

Regardons par exemple la réaction de François Fillon : "La priorité de Matignon est de réduire la consommation de drogues, non de l’accompagner, voire de l’organiser". Ce qui le gêne dans le concept des salles de shoot, c'est l'idée d'encadrement de la consommation de drogue. Dans son jugement négatif sur cette initiative, il s'attaque à l'action elle-même. Il estime qu'elle n'est pas conforme au devoir du gouvernement de lutter contre la consommation de drogue. C'est une application de principes éthiques dérivés d'une doctrine morale déontologique.

En revanche, les sympathisants des salles de shoot argumentent systématiquement en se référant aux conséquences qu'aurait l'ouverture de telles salles. Beaucoup font référence à un rapport de l'INSERM qui évalue concrètement les effets de ces salles au regard de leurs objectifs et des craintes associées :












En ce sens, il s'agit d'une analyse conséquentialiste : on juge la désirabilité d'une politique ou d'une action uniquement en fonction de ses conséquences (et non en fonction du caractère "moral" ou non de l'action elle-même).

Les économistes raisonnent presque exclusivement en termes conséquentialistes. Pour la plupart d'entre eux, il n'y a pas de politiques bonnes ou mauvaises par principe. La méthode standard pour juger d'une politique est d'estimer ses conséquences probables et de discuter du caractère bon ou mauvais des conséquences en question.

Je trouve que la divergence d'approche de ces deux doctrines permet, à mon humble avis, de comprendre une certaine partie des divergences d'opinions sur la scène politique.

mardi 14 septembre 2010

La logique étrange de la moyenne européenne...

Nicolas Sarkozy a tenu récemment les propos suivants :
"La France compte 57 % de propriétaires, la moyenne européenne est de 66 %. Entre 2002 et 2007, ce taux n'a augmenté que de 1,2 %. Pour atteindre les 66 %, il faudrait quarante ans, vous serez à la retraite et moi aussi. Nous en avons tiré la conclusion qu'il fallait profondément changer notre système"
Le raisonnement est le suivant : nous faisons Y mais nos voisins font X, donc nous devons faire tout notre possible pour s'éloigner de Y et se rapprocher de X. La clef de cette logique mystérieuse réside dans le fait que notre président tient pour acquis qu'être propriétaire, bin, c'est bien.

Pourtant, être propriétaire, c'est, pour la plupart des ménages, investir une grande partie de son épargne dans un unique actif : un bien immobilier. Or, les spécialistes de la finance le disent depuis très longtemps, il est extrêmement risqué de placer toute son épargne sur un seul actif, c'est-à-dire de mettre tous ses oeufs dans le même panier.

Oh, mais j'en entends surtout rétorquer : "Mais l'immobilier, ça ne peut pas baisser !", bin voyons. Sans compter que posséder un bien immobilier expose les propriétaires à un certain nombre de risques qui peuvent coûter très cher. Par exemple, un changement brutal des normes des ascenseurs qui a fait trembler le porte monnaie de mes parents au plus mauvais moment.

L'autre erreur de raisonnement classique consiste à croire qu'on ne peut pas se constituer un capital lorsqu'on est locataire. Alexandre et Stéphane ont montré que c'est faux car il est tout à fait possible d'épargner tout en étant locataire. La seule différence étant que les actifs détenus n'ont pas la même forme.

Non seulement le gouvernement est rarement capable de mettre en oeuvre des politiques permettant d'atteindre les objectifs fixés mais en plus, il a tendance à fixer des objectifs dont la  pertinence m'échappe quelque peu.




lundi 30 août 2010

Les pires enchères du monde

Le blog Economic Logic a attiré mon attention sur un nouveau type d'enchères qui a vu le jour sur des sites internet comme BidHere ou Swoopo. Il s'agit des enchères dites Pay-to-Bid ou littéralement, des enchères à offre payante. Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle arnaque ?

Il s'agit de ventes aux enchères où l'action d'enchérir est payante. Sur le site en question, chaque fois que quelqu'un décide d'enchérir, il doit payer 60 centimes pour faire monter le prix de 2 centimes.

Vu de loin, ça parait être une bonne affaire car le montant atteint par les enchères semble significativement plus faibles que le prix en magasin pour la plupart des produits. Ce fait est confirmé par une étude récente qui montre que le prix final auquel partent les objets mis en vente est en moyenne cinq fois moins élevé que le prix en magasin.

Néanmoins, deux remarques s'imposent. Premièrement, prenons un produit au hasard, par exemple une Playstation 3. A l'heure où je vous écris, le niveau des enchères est autour de 50$ pour un produit qui en vaut 300. Si les enchères ont démarré, par exemple, à 10$, cela signifie qu'il a eu 2000 enchères sur ce produit, ce qui, à 0,60$ l'enchère, représente 1200$, soit 4 fois le prix du produit !!

Deuxièmement, le système est fait de telle manière qu'après chaque enchère, un compte à rebours de 15 secondes démarre. Si personne ne surenchérit, le produit est vendu au dernier enchérisseur. Les consommateurs sont donc tentés de démarrer des guerres d'enchères qui sont facilitées par la présence d'un système d'enchères automatiques : les consommateurs ont la possibilité de demander au logiciel d'enchérir automatiquement à leur place. Mais ce faisant, on rentre dans un cercle vicieux : plus on enchérit longtemps sur un produit, moins on a envie de lâcher l'affaire ! Si vous avez déjà surenchéri quarante fois sur la Playstation 3 (ou sur tout autre produit), ça vous a coûté 24$. Si vous perdez les enchères, les 24$ auront été dépensés en pure perte. Il y a donc un seuil à partir duquel on ne veut plus faire marche arrière et on est prêt à dépenser des sommes colossales pour gagner les enchères, sinon on n'aura plus que ses yeux pour pleurer.

L'étude que je citais plus haut ne semble pas s'émouvoir des problèmes posés par ce type d'enchères. Pourtant, ce genre de site aboutit, au mieux, à une situation où les consommateurs les plus chanceux remportent des bonnes affaires au détriment des consommateurs les moins chanceux (un peu comme un site de jeux en ligne mais sans en avoir l'apparence !) et, au pire, à une situation où certains consommateurs vont se ruiner parce qu'ils se retrouveront pris dans la spirale infernale décrite dans le paragraphe précédent.


mercredi 25 août 2010

Les PME sont tellement sexy...

Il est très en vogue de déclarer que les PME (petites et moyennes entreprises) sont plus importantes que les grosses entreprises. Peut-être parce que les grosses entreprises sont une cible récurrente des fantasmes des mouvements anti-capitalistes ? En tout cas, les hommes politiques aiment bien déclarer qu'ils vont aider les PME. C'est vendeur, c'est sexy, et personne ne peut venir le leur reprocher. Ont-ils pour autant raison ?

L'argument sous-jacent est que les PME créent plus d'emplois que les grandes entreprises. Pourtant, une étude menée par trois chercheurs américains montre que ce fait statistique est très fortement exagéré. Ils affirment que les petites entreprises créent beaucoup d'emplois certes, mais c'est essentiellement parce qu'une grande partie de ces entreprises sont jeunes. Or, les entreprises qui viennent juste d'être créées sont fortement susceptibles d'embaucher. En fait, lorsqu'on regarde le lien entre la taille des entreprises et le nombre d'emplois créés, on est victimes d'un artefact statistique. En réalité, ce n'est pas tant la taille qui compte mais plutôt l'âge.

Donc contrairement à ce que disent les hommes politiques, ce ne sont pas les petites entreprises qui sont "le fer de lance de la croissance" ou je ne sais quel autre slogan pourri, mais les jeunes entreprises.

Deuxièmement, les auteurs de l'étude affirment que ce n'est pas forcément très judicieux de juger de l'importance d'une catégorie d'entreprises en regardant simplement les créations d'emplois. Car si les jeunes entreprises créent beaucoup d'emplois, elles en détruisent également une grande partie ! Sous cinq ans, 40% des emplois créés par les jeunes entreprises sont détruits, ce qui tempère un peu le bilan. La raison en est que les jeunes entreprises sont souvent l'occasion de démarrer de nouveaux projets risqués menés par des entrepreneurs un peu trop confiants dans leurs chances de réussite et que le risque d'échec est élevé. Les emplois créés ne comptent donc pas parmi les plus stables.

Faut-il pour autant s'abstenir de soutenir les jeunes entreprises ? Non, car l'économie croît par un processus d'essais et d'erreurs. Les jeunes entreprises, même si elles ont de fortes chances de disparaître rapidement, sont à l'origine de nombreuses innovations sources de croissance. Il est impossible d'avoir beaucoup d'entreprises innovantes sans avoir en même temps beaucoup d'entreprises qui tentent d'innover mais qui se cassent la gueule.


jeudi 29 juillet 2010

Cherchez l'erreur (ou pas)

Que pensez-vous du raisonnement présenté sur cette image ? D'après vous, y'a-t-il une erreur et si oui, laquelle ?


vendredi 16 juillet 2010

Le juste prix

Je viens de tomber sur un débat dans l'émission C dans l'Air. La question qui est posée est une question qui a longtemps préoccupé les philosophes et les économistes dans les siècles passés, mais qui a été relativement délaissée par la science économique lors du dernier siècle : quel est le juste prix d'un produit ?

La question se pose dans le cas des vêtements. Est-ce que les vendeurs font des profits indécents en fixant un prix trop élevé ? Est-ce que les commerçants nous "volent" en vendant les vêtements trop chers avec des marges indécentes ?

Si les économistes ont cessé de s'intéresser à la question, c'est parce qu'ils ont pris conscience de l'existence des forces du marché qui poussent (ou non) le prix vers son "juste prix". Cette idée se résume très bien dans la remarque d'un des intervenants qui dit : "Mais si vous pensez que les commerçants gagnent si bien leur vie, vous n'avez qu'à vous installer et monter votre commerce." Implicitement, il reprend un argument classique de l'analyse économique : si la concurrence fonctionne bien, alors, un prix ne peut pas rester durablement au dessus de sa "juste valeur". De nouveaux entrants vont être attirés par les "profits indécents" et mener une guerre des prix aux entreprises en place. Dès lors, le juste prix n'est rien d'entre que le prix pratiqué lorsque la concurrence est intensive, ce qui est quand même le cas sur le marché des vêtements (c'est la position que je soutenais dans les commentaires de ce billet).

Donc, si vous jugez que les prix pratiqués sont trop élevés, c'est soit que vous n'êtes pas assez patient et qu'il faut attendre que les concurrents s'installent sur le marché, soit que la concurrence ne joue pas son oeuvre. Ce dernier élément est probablement l'explication la plus probante. Par exemple, beaucoup de citoyens s'offusquent du fait que les firmes pharmaceutiques vendent des médicaments à un prix exorbitant aux pays en développement. Ont-ils raison de s'offusquer ? Oui, car les brevets sont une façon de protéger une entreprise de la concurrence et de lui permettre de pratiquer des prix très élevés. Le but du brevet est d'accorder un "bonus" à l'entreprise sous forme d'un pouvoir de monopole dans le but de l'inciter à innover, mais c'est malheureusement très peu efficace.

Autre exemple. Doit-on hurler au vol face au prix des SMS ? Oui, car ici, peu de nouveaux entrants sont autorisés (il suffit de voir la galère que ça a été pour autoriser Free à rentrer sur le marché). Il est donc probable que les opérateurs tendent à surtarifer les SMS en menant une entente tacite. Si c'est le cas, le prix est trop élevé et une régulation peut s'avérer nécessaire.

La conclusion à laquelle je veux aboutir, c'est que pour savoir si un prix est trop élevé, ça ne sert pas forcément à grand chose de regarder les marges des firmes. Il vaut mieux regarder si un nouvel entrant peut facilement s'insérer sur le marché. On se rend alors tout de suite compte que dans la grande distribution, les prix sont probablement trop élevés à cause des régulations qui gênent l'arrivée de nouveaux concurrents.




vendredi 9 juillet 2010

Faut-il greffer un foie à Jean-Charles ?

Laissez-moi vous présenter une personne fictive issue de mon imagination tordue : Jean-Charles (JC pour les intimes). Jean-Charles est alcoolique. Il a essayé à plusieurs reprises de remonter la pente mais sans succès. Actuellement, il est au chômage et ses proches s'inquiètent du fait qu'il dépense une trop grande partie de son allocation chômage pour satisfaire son penchant pour la boisson. Certes, il n'a pas eu une enfance facile - il tient son alcoolisme de son père - mais "ce n'est pas une excuse !" dit son frère qui, lui, estime avoir réussi dans la vie avec les mêmes contraintes.

Malheureusement, l'état du foie de Jean-Charles s'est dégradé ces derniers temps. Atteint d'une cirrhose depuis un certain temps, il va avoir besoin d'une greffe du foie dans les mois qui viennent. Les organes étant rares, si on peut trouver un foie neuf pour Jean-Charles, ce sera forcément au détriment d'une autre personne.

Je vous propose de vous mettre dans la peau d'un décideur public, qui vient d'obtenir un foie en bon état. Dans la liste d'attente pour les greffes, c'est au tour de Jean-Charles. Allez-vous autoriser cette greffe de foie, ou préférerez-vous le donner à quelqu'un d'autre qui "le mérite mieux" ?

Derrière cette question perverse de justice sociale se glisse une autre question, plus socio-économique : sommes-nous responsables de notre état de santé ? Jean-Charles est alcoolique, donc certains diront : "il l'a bien cherchée sa cirrhose !". S'il avait fait l'effort de se sevrer de son alcoolisme, il n'en serait pas là. D'autres au contraire, prendront sa défense en pointant du doigt le fait que son propre père était alcoolique et donc qu'il est plutôt une victime des circonstances dans lesquelles il a vécu.

Efforts et circonstances sont donc deux éléments susceptibles d'expliquer le fait que certains sont en bonne santé et d'autres pas. La question est de savoir si les inégalités face à la santé sont plutôt dues à l'un ou à l'autre. Et la réponse, apportée par Sandy Tubeuf, Florence Jusot et Alain Trannoy, tranche nettement en faveur d'une des deux variables !

A ce stade du billet, je prends les paris ! A votre avis, quelle est la bonne réponse ?



Eh bien, d'après leurs travaux, les circonstances sont des déterminants beaucoup plus importants de l'état de santé que les efforts. Les aléas de l'enfance expliquent entre 25% et 40% des inégalités face à la santé, tandis que l'effort n'est responsable que de 6% à 10% des inégalités (le reste est lié aux facteurs démographiques).

On ne devrait donc peut-être pas blâmer Jean-Charles pour ce qui lui arrive, car finalement, ce que montrent ces travaux, c'est que si un autre avait été à sa place, il aurait très probablement suivi le même chemin.


lundi 5 juillet 2010

Prof réel ou prof virtuel ?

Je viens d'assister à un cours de théorie des jeux évolutionnaire. Ce cours était donné par Ben Polak à l'université de Yale. Pourtant, je ne suis pas parti aux Etats-Unis. J'ai simplement regardé le cours ici, car l'université a eu l'excellente idée de le filmer et de le mettre gratuitement en ligne.

Que penseriez-vous si un de vos amis vous disait qu'il suit les cours d'un prof sur internet ? La première chose qu'on se dit, c'est que c'est moins bien sur internet qu'en vrai. Tout d'abord, on ne peut pas interagir avec l'enseignant. Ensuite, de la même manière qu'une pièce de théâtre à la télé ne vaut pas le fait d'être assis en face des acteurs (en tout cas, c'est mon opinion), l'immersion est bien moins grande sur internet qu'en vrai et peut être grandement limitée par la mauvaise qualité de la vidéo.

Pourtant, je suis très enthousiaste face à cette innovation. Quels sont les avantages ? Premièrement, on sort complètement de la contrainte du déroulement "linéaire" d'un cours classique. Un passage n'est pas clair ? On peut mettre en pause le temps d'aller rechercher un élément sur internet, dans son cours, ou ailleurs ; et/ou revenir en arrière pour revoir le passage difficile. Un passage est ennuyeux ? On est libre de faire une avance rapide, voire de passer directement au cours de la semaine suivante.

La question un peu polémique à laquelle je veux arriver est : peut-on remplacer certains cours "live" par des cours "virtuels" à l'université ? Les avantages sont immédiatement visibles : des économies de personnel, la possibilité de réutiliser les cours des meilleurs enseignants qui peuvent être à l'autre bout du pays et un confort accru pour l'étudiant qui peut aller à son rythme. Le premier petit bémol est que "aller à son rythme" peut également signifier "toujours remettre au lendemain le visionnement du cours" et passer trente heures d'affilée à regarder tous les cours la veille de l'examen. Le deuxième bémol est que les cours sur internet peuvent être moins utiles que les cours en vrai. L'absence d'interaction avec le prof ou avec les autres étudiants peut rendre l'apprentissage plus difficile. La mauvaise qualité du son peut gêner la compréhension du cours, tout particulièrement si celui-ci n'est pas donné dans la langue natale de l'étudiant.

Difficile de faire pencher clairement la balance d'un côté ou de l'autre. C'est pourquoi trois chercheurs ont mis en place une expérience contrôlée afin de vérifier si les cours "online" sont aussi efficaces pour l'apprentissage que les cours "live". Dans une université dont ils ne citent pas le nom, ils ont recruté un certain nombre d'étudiants pour participer à cette expérience en échange d'un petit bonus sur la note finale. Ces étudiants ont été assignés aléatoirement à deux groupes : un groupe où ils n'ont pas accès au cours filmé en ligne mais uniquement à la salle de cours, et un groupe qui s'est vu barré l'accès à la salle de cours mais qui avait accès au cours en ligne.

Ils ont ensuite comparé leurs résultats aux examens et se sont rendus compte que les deux groupes ont eu, en moyenne, des résultats quasiment similaires. Le groupe qui avait uniquement accès au cours sur internet ne s'en est pas plus mal sorti que le groupe qui a assisté aux cours dans la salle. Toutefois, certains sous-groupes d'étudiants, notamment les étudiants ayant un niveau initial plus faible ont eu des notes légèrement inférieures en moyenne lorsqu'ils n'avaient accès qu'aux cours en ligne, mais il est difficile de tirer des conclusions définitives.

De même, certains éléments restent flous : est-ce que les étudiants du groupe qui devait assister aux cours dans la salle n'avaient pas la possibilité de tricher et de regarder les cours sur internet, par exemple en faisant appel à un complice dans l'autre groupe ? Les auteurs pensent que ça a dû au moins arriver quelques fois car certains étudiants ne sont presque jamais venus en cours !

Une initiative prometteuse en tout cas, qui mérite d'être expérimentée davantage. Je doute que les facs françaises s'y mettent rapidement. Un léger espoir du côté des grandes écoles peut-être ?


jeudi 1 juillet 2010

L'invasion des martingales tueuses

Non, les martingales ne sont pas une nouvelle espèce d'araignée venimeuse. Mais faisons un petit flashback avant de commencer l'exposé : nous sommes le mercredi 23 juin, il est 8h du matin, les miettes des biscuits aux céréales que je viens d'avaler jonchent encore la table et je me dis : "Allez, je regarde un épisode des Simpson et je pars au boulot".

J'ouvre alors mon site de streaming favori (non, par pitié, ne me dénoncez pas) et comme sur tous les sites de streaming, je dois supporter quatorze pop-up et publicités diverses avant de pouvoir arriver jusqu'à ma série. Et là, comme d'habitude, je laisse échapper un ricanement arrogant en voyant une pub du genre "Gagnez 250€ par jour sans sortir de chez vous". Pourtant, ce jour-là, ma curiosité me poussera à cliquer dessus juste pour savoir quelle arnaque ils espèrent me faire avaler.

Je tombe sur une vidéo tournée par un charmant jeune homme du nom de Jonathan mais qui a une mauvaise tendance à parler au spectateur comme à un débile. Après une introduction où je soupçonne une tentative de phishing, il nous présente sa technique infaillible (mais vieille comme le monde) pour gagner à la roulette qu'est la martingale classique (bien qu'il ne cite pas le nom). Qu'est-ce que c'est ?

La stratégie est la suivante. Prenons un jeu de hasard comme la roulette où l'on peut parier sur "pair" ou "impair". Par exemple, si on mise 1€ sur "pair", on gagne 2€ si le chiffre qui sort est pair et on perd sa mise dans le cas contraire. On a donc une chance sur deux de gagner. Ce qu'il propose, c'est de toujours miser 1€ sur "pair". Lorsque l'on gagne, on empoche notre gain et on rejoue exactement de la même façon. Lorsque l'on perd, on double la mise jusqu'à ce qu'on gagne à nouveau.

L'idée, c'est que si on a perdu 1€ et qu'on rejoue 2€, on se retrouve dans la situation suivante. Si on gagne, on récupère 4€, soit un gain net de 1€ (4€ moins les deux mises). Si on perd à nouveau, la perte nette est donc de 3€. On mise alors 4€. Si on gagne, on  récupère 8€, soit un gain net de 1€ (8€ - 4€ - 2€ -1€=1€). Si on perd, on double à nouveau la mise. On mise donc 8€. Si on gagne, on annule toutes les pertes précédentes et on réalise un gain net de 1€ et si on perd, on n'a qu'à doubler la mise et continuer. L'intuition, c'est que lorsqu'on a commencé à perdre, à force de rejouer, on finit forcément par gagner au moins une fois et par annuler toutes ses pertes. Donc, à terme, on ne peut pas perdre !

Où est l'erreur ?

Remarquons plusieurs choses :
* Tout d'abord, si le jeu nous laisse effectivement une chance sur deux de doubler notre mise et une chance sur deux de perdre notre mise, alors mathématiquement l'espérance de gain du jeu est nulle. Ca veut dire que si vous jouez un très grand nombre de fois et peu importe comment vous jouez ou quelle stratégie vous adoptez, vos gains et vos pertes vont s'annuler sur le long terme. Il n'existe aucune stratégie qui permette en moyenne de gagner de l'argent. En revanche, on verra qu'il existe des stratégies qui permettent de perdre à coup sûr :-)
* Ensuite, on peut voir qu'avec cette stratégie, les gains ont l'air relativement sûrs mais sont néanmoins très faibles. On gagne 1€ après l'autre. Donc, si on a une forte probabilité de gagner peu d'argent et comme l'espérance de gain du jeu est nulle, c'est qu'il existe nécessairement une petite probabilité de perdre beaucoup d'argent d'un seul coup !

Démontons maintenant la mécanique du jeu. Admettons que vous commenciez à jouer avec 100€ en poche. Quelle est le truc qui fait que la stratégie exposée plus haut ne fonctionne pas ? Regardons plus précisément combien de fois maximum vous pouvez vous permettre de perdre d'affilée.
  • Si vous perdez une fois, il vous reste 99€ et vous devez miser 2€.
  • Si vous perdez deux fois, il vous reste 97€ et vous devez miser 4€.
  • Si vous perdez trois fois, il vous reste 93€ et vous devez miser 8€.
  • Si vous perdez quatre fois, il vous reste 85€ et vous devez miser 16€.
  • Si vous perdez cinq fois, il vous reste 69€ et vous devez miser 32€.
  • Si vous perdez six fois, il vous reste 37€ et vous devez miser 64€ mais vous n'avez pas assez !
Donc, si vous perdez six fois d'affilée, vous n'avez plus assez d'argent pour continuer et vous aurez perdu au final 63€. Quelle est la probabilité de perdre six fois d'affilée ? C'est (1/2) puissance six, c'est à dire 1 chance sur 64.

Conclusion, lorsque vous avez 100€ en poche et que vous appliquez cette stratégie, à chaque fois que vous misez, vos chances de gains sont les suivantes :
  • 63 chances sur 64 de gagner 1€.
  • 1 chance sur 64 de perdre 63€.
Vous pouvez vérifier que la moyenne des gains est nulle. Mais alors, me direz-vous, il suffit de venir avec plus d'argent ! Si on refait le calcul avec 1500€ en poche au départ, vous pourrez alors vous permettre de perdre jusqu'à 10 fois d'affilée. Vous jouez alors au jeu suivant :
  • 1023 chances sur 1024 de gagner 1€.
  • 1 chance sur 1024 de perdre 1023€.
Chaque fois que vous augmentez le montant que vous avez en poche, vous réduisez les chances de perdre mais vous augmentez très fortement le montant de la perte potentielle ! Certains vont peut-être railler en disant qu'une chance sur 1024 de perdre, c'est peu. Faisons un autre calcul. Admettons que vous vous fixiez un seuil de gain raisonnable, mettons 150€. Vous allez donc répéter cette stratégie jusqu'à gagner cette somme puis arrêter. Quelles sont vos chances de gains ? Environ 86,4%. C'est-à-dire que si vous essayez de gagner 150€ avec cette méthode, vous avez 13,6% de chances de perdre 1023€, ce qui est loin d'être négligeable !

C'est donc un pari risqué qui peut à chaque instant vous faire perdre une grosse somme.

Mais même si vous aimez le risque et que vous êtes prêt à l'assumer, alors il vaut mieux placer son argent en bourse sur un portefeuille de marché. C'est à peu près la même chose : vous prenez le risque de perdre beaucoup s'il y a un crack mais ce qui fait toute la différence avec les jeux de hasard, c'est qu'en moyenne vous gagnez de l'argent en bourse* !

Tout à l'heure, je vous disais qu'il n'existe pas de stratégie qui permette de gagner de l'argent en moyenne à la roulette mais qu'il existe des stratégies qui permettent d'en perdre à coup sûr. Comment est-ce possible si l'espérance de gain est nulle ? En fait, vous ne perdez rien en moyenne si vous avez des fonds illimités. Mais si comme moi vous avez une réserve d'argent limitée, à force de jouer, vous finirez nécessairement un jour ou l'autre par avoir un gros coup de malchance et par tout perdre. Ca peut arriver très tôt ou très tard, au bout de 100 parties ou de 10000 ou plus encore, mais à force, ça finira par arriver. Donc, c'est toujours une très mauvaise idée que de jouer à ce genre de jeu dans le but de gagner de l'argent. Ne jouez que pour le plaisir de jouer, sans espérer quoi que ce soit.

Une dernière remarque pour conclure. S'il existait une méthode simple pour gagner à coup sûr beaucoup d'argent, ça ferait longtemps que les gens l'auraient exploitée. Donc, ce genre de pub est forcément une arnaque.

Bon, je vais regarde mon épisode des Simpson. Mais du coup, je vais arriver beaucoup plus tard au travail. Saleté de pub.

* Attention, je parle bien des placements et non de la spéculation.



dimanche 27 juin 2010

Péage urbain à Paris : une bonne idée ?

Dernièrement, l'idée du péage urbain à Paris a été remise au goût du jour. Le concept, déjà expérimenté entre autres, à Londres et à Singapour, est de faire payer une petite somme à tout automobiliste entrant dans une zone déterminée. Cette politique est typiquement très populaire chez les économistes et très impopulaire chez les non-économistes. Pourquoi ?

Une fois n'est pas coutume, on va faire un peu de théorie. On va essayer d'imaginer un monde simplifié dans lequel un grand nombre d'individus veulent simultanément aller d'un point A à un point B. Pour faire ce trajet, ils ont le choix entre prendre leur voiture ou prendre les transports en commun. On va faire plusieurs hypothèses pour simplifier l'analyse. Premièrement, on va supposer que le seul soucis des individus est de minimiser leur temps de transport et que le coût d'un mode de transport ou d'un autre est le même*. Deuxièmement, on va supposer que les transports en commun ont une grande capacité et que leur fiabilité ne dépend pas du nombre de passagers. Pour faire simple, on dira que le trajet en transport en commun prend toujours 1 heure, peu importe le nombre de passagers (on reviendra sur cette hypothèse tout à l'heure). Troisièmement, on va dire que le temps de transport en voiture dépend du nombre de gens qui ont choisi de prendre leur voiture en même temps (à cause des embouteillages).

Réfléchissons deux minutes à la façon dont vont se comporter les gens. Si le trajet en voiture prend moins d'une heure, alors les gens qui prenaient auparavant les transports vont changer d'avis et choisir de prendre leur voiture, augmentant aussi les embouteillages et le temps du trajet en voiture. Si le trajet en voiture prend plus d'une heure, alors certaines personnes qui prenaient leur voiture vont changer d'avis et prendre les transports en commun à la place. Quoi qu'on fasse, au bout du compte, le temps de trajet en voiture sera, dans ce monde simplifié, égal au temps de trajet en transport car toute autre configuration poussera certaines personnes à changer d'avis. C'est ce qu'on appelle un "équilibre" dans notre jargon.

Pourquoi est-ce un problème ? Si je suis pressé, ça m'embête de devoir être contraint d'avoir une heure de transport, peu importe le moyen de transport. Peut-être que je serai prêt à payer une petite somme pour gagner du temps. Mettons par exemple, que je trouverais avantageux de payer 5€ pour pouvoir faire le trajet en une demi-heure. Mais dans cette configuration, je ne peux pas.

Mais que se passe-t-il si les autorités décident de mettre en place un péage ? Par exemple, elles peuvent décider de faire payer 5€ à tous ceux qui font le trajet en voiture. Du coup, le temps de trajet en voiture ne va plus être égal très longtemps au temps de trajet en transports. Certaines personnes vont choisir de laisser leur voiture au garage et de prendre les transports, ce qui aura pour conséquence directe de réduire les embouteillages. Au final qu'aura-t-on ? Chaque individu pourra choisir entre prendre les transports et faire son trajet en une heure ou prendre sa voiture, payer 5€ et faire son trajet en 40 minutes.

Au final, la situation s'est améliorée pour tout le monde. Les individus "pas pressés", qui ne souhaitent pas payer pour gagner vingt minutes prendront les transports comme avant. Ceux qui, en revanche, préfèrent payer un peu plus cher pour gagner un peu de temps seront contents de pouvoir le faire. Grâce à la taxe sur l'usage de la route, on a amélioré l'usage des ressources dans notre monde fictif**.

Qu'est-ce qu'on peut tirer de tout ça ? Tout d'abord, on voit que l'hypothèse fondamentale du modèle est qu'il existe une alternative à la voiture, c'est-à-dire des transports en commun de grande capacité et de qualité. Or, à Paris, les transports en commun sont déjà saturés aux heures de pointe. Quiconque est déjà monté dans le RER A le matin a pu s'en rendre compte. En quoi cela change-t-il l'analyse ?

Si les transports en commun sont eux-même saturés, un péage urbain a peu de chance de changer les comportements. Résultat, cette taxe constituera un poids supplémentaire dans le budget des individus sans réelle contrepartie. Pour qu'elle soit efficace, il faut que les individus aient le choix dans leurs modes de transport. Si effectivement il existe une ligne de bus non-saturée qui me permet de faire le trajet que je fais actuellement en voiture, alors une taxe fera changer de comportements certains individus et améliorera l'efficacité du système. Le problème se pose également pour les zones mal desservies en transports. Si j'habite dans une ville perdue en banlieue (parce que je n'ai pas les moyens d'habiter plus près), je n'aurai pas d'autre choix que de prendre la voiture et le péage sera inefficace.

Donc, si on veut que le système marche à Paris, il faut impérativement accroître l'offre de transports en commun. Les autorités londoniennes s'étaient engagées, à l'époque de la mise en place du péage urbain, de réutiliser les recettes ainsi récoltées pour améliorer la qualité des transports en commun, ce qui prouve qu'ils avaient bien saisi cette partie du problème.

Certains évoquent les aspects environnementaux. Bien évidemment que si le péage urbain a un effet important sur les comportements, les émissions de gaz à effet de serre vont diminuer. Mais ça ne doit pas être l'objectif principal de cette politique. Pourquoi ? Parce que 1) il existe d'autres politiques beaucoup plus adaptées pour lutter contre la pollution comme la taxe carbone et 2) contrairement à une idée reçue, la pollution par habitant dans les grandes villes est beaucoup plus faible que la pollution par habitant dans les campagnes. Si les villes sont plus polluées, c'est simplement parce qu'il y a beaucoup plus d'habitants, mais en moyenne, chaque habitant pollue moins (notamment parce les trajets moins longs et qu'il y a une plus grande efficience énergétique dans les logements et dans les transports).

* On pourrait facilement généraliser en supposant que les individus ont des préférences pour l'un ou l'autre des modes de transport en fonction du confort et que chaque mode de transport a un coût monétaire différent, mais ça compliquerait le modèle sans changer les conclusions.

** Ceux qui ont fait un peu d'économie reconnaîtront ici les concepts d'externalité et de taxe Pigouvienne. Lorsqu'un individu prend sa voiture, il impose un coût externe à tous les autres car il accroît les embouteillages. En faisant payer ce coût à l'individu via une taxe, on améliore l'efficience du marché car on pousse les individus à internaliser l'externalité.




mercredi 23 juin 2010

Les limites politiques de la mondialisation

Les polémiques autour de l'appel d'offre sur les avions ravitailleurs américains montrent que, malgré la baisse continue des coûts de transport, le protectionnisme demeure un choix politique. Même si l'on imaginait un monde où on pourrait téléporter gratuitement les marchandises d'un bout à l'autre du globe, les tensions autour de la fermeture des frontières aux produits étrangers constitueraient une limite au commerce international.

Deux économistes tentent de montrer que la capacité des pays à commercer entre eux est limitée par les sentiments nationalistes et militaristes. D'après eux, lorsque des idées nationalistes se diffusent au sein d'un peuple, celui-ci tendra à se replier sur lui-même et à réclamer la mise en place de politiques protectionnistes.

A l'appui de leur thèse, ils affirment que le nationalisme pris dans un sens large est généralement associé à un regain de vigueur des doctrines militaristes, dont l'expérience américaine du 11 septembre fournit une illustration tellement parfaite qu'elle frise la caricature. Or, ils constatent que, sur une vingtaine d'années, lorsqu'un pays augmente ses dépenses militaires ou la taille de son armée, la part du commerce extérieur dans son PIB tend à diminuer (même lorsqu'on limite l'analyse aux pays en paix).  Donc, le lien entre accroissement des dépenses militaires et chute du commerce pourrait être révélateur de l'impact du nationalisme sur le refus d'acheter des produits importés.

Ceci est confirmé par des études antérieures (notamment celle-ci et celle-là), qui montrent que les sentiments nationalistes chez un individu vont généralement de pair avec un soutien aux politiques protectionnistes.

Néanmoins, difficile de savoir ce qu'on mesure réellement dans ce genre d'exercice statistique. L'idée selon laquelle l'augmentation des dépenses militaires résulte de "l'humeur politique du moment" et notamment de la résurgence du nationalisme me paraît relativement convaincante. Affirmer que la chute du commerce qui y est associée est la conséquence de ce même sentiment patriotique est plausible. Le problème, c'est que les méthodes statistiques utilisées par ces deux économistes les poussent à rester volontairement flous sur ce qu'ils entendent réellement par "nationalisme". On croit comprendre que, dans le cadre de leur démonstration, il s'agirait d'un sentiment général de défiance vis-à-vis des étrangers. Ils affirment que la définition réelle n'a pas d'importance puisque d'autres travaux ont abouti à la conclusion que toutes les mesures statistiques du nationalisme que l'on pouvait construire à partir des enquêtes de terrain étaient très corrélées avec les dépenses militaires des pays.


samedi 19 juin 2010

Pourquoi les économistes sont-ils fascinés par le marché ?

Je suis en train de relire un livre qui m'avait beaucoup plu, intitulé The Company of Strangers de Paul Seabright. Dans les toutes premières pages (consultables en anglais ici), l'auteur fait une description du marché qui permet de comprendre pourquoi les économistes sont autant fascinés par son fonctionnement (attention, ça n'a rien avoir avec "être fanatique du marché" ni avec une quelconque forme de néolibéralisme). Je vous en propose une traduction libre des trois premières pages et j'encourage les enseignants à faire lire ce texte aux étudiants en économie.

Les Besoins en Chemises de la Population Mondiale

Ce matin, je suis sorti et j'ai acheté une chemise. Il n'y a rien de très étrange à cela : sur toute la planète, peut-être que 20 millions de personnes ont font la même chose aujourd'hui. Ce qui est plus étonnant en revanche, c'est que, comme la plupart des 20 millions d'autres personnes, je n'ai prévenu personne de ce que j'avais l'intention de faire. Pourtant, cette chemise, bien que plutôt basique au regard des prouesses de la technologie moderne, représente un miracle de la coopération internationale. Le coton a poussé en Inde, à partir de graines développées aux Etats-Unis ; la fibre artificielle présente dans les fils vient du Portugal et les composants qui ont permis la fabrication des colorants proviennent d'au moins six autres pays ; la doublure du col vient du Brésil et les machines qui ont servi à tisser, à découper et à coudre d'Allemagne ; la chemise en elle-même a été faite en Malaisie. Le projet qui a conduit à fabriquer une chemise et à la livrer à côté de chez moi à Toulouse a été planifié de longue date, bien avant ce jour il y a deux ans où un fermier Indien a commencé à labourer sa terre située sur les plaines rouges à côté de Coimbatore. Des ingénieurs de Cologne et des chimistes de Birmingham étaient déjà impliqués dans la préparation bien des années avant. Le plus surprenant, c'est que malgré tous les obstacles qu'il a fallu surmonter pour fabriquer cette chemise et compte tenu du très grand nombre de personnes qui sont intervenues dans ce processus, c'est une chemise belle et très stylée (à l'échelle de ce que peut valoir mon opinion dans ce domaine). Je suis extrêmement satisfait du résultat. Et pourtant, je suis à peu près certain que personne ne savait que je m'apprêtais à acheter une chemise de ce type aujourd'hui ; moi-même, je n'étais pas au courant la veille. Chacune des peronnes qui a travaillé dur pour faire en sorte que j'obtienne cette chemise l'a fait sans me connaître et sans se préoccuper de moi. Pour rendre la tâche encore plus ardue, ils (ou d'autres travailleurs presque similaires) ont dû également travailler pour fournir des chemises à 20 autres millions de personnes très hétérogènes en terme de tailles, de goûts et de revenus, et dispersées sur les six continents, qui ont décidé indépendamment les unes des autres d'acheter une chemise en même temps que moi. Et ça, ce sont juste les clients pour aujourd'hui. Demain, il y en aura 20 millions d'autres, peut-être plus.

S'il y avait une seule personne chargée de fournir des chemises à toute la population mondiale, la complexité de la tâche ferait que celle-ci prendrait l'envergure d'un combat ou d'une guerre. On peut imaginer le président des Etats-Unis à qui on présenterait un rapport intitulé Les Besoins en Chemises de la Population Mondiale. Il tremblerait en lisant son contenu et mettrait immédiatement en place une cellule de crise. Les Nations Unies organiseraient des conférences sur les façons d'améliorer la coopération internationale en matière de fabrication de chemises, et il y a aurait des débats afin de savoir si ce sont les Nations Unies ou les Etats-Unis qui devraient diriger l'opération. Le pape et l'archevêque de Canterbury lanceraient des appels à s'unir pour combler les besoins de la planète et des personalités religieuses ainsi que des stars de la chanson nous rappelleraient régulièrement que pouvoir porter une chemise fait partie des droits de l'Homme. L'organisation humanitaire Couturiers sans Frontières acheminerait par avion des aides vestimentaires aux régions les plus démunies. Des experts seraient interrogés pour examiner le bien-fondé de fabriquer des cols au Brésil pour des chemises fabriquées en Malaisie pour ensuite les re-exporter vers le Brésil. D'autres experts avanceraient qu'en réduisant la diversité des styles des chemises, source de gaspillage éhonté, on pourrait grandement accroître le nombre total de chemises produites. Les usines qui ont obtenu les gains de productivité les plus spectaculaires dans la fabrication de chemises obtiendraient des récompenses et leurs dirigeants seraient interviewés à la télévision. Des groupes militants manifesteraient en affirmant que les "chemises" sont des vêtements sexistes et racialement connotés et proposeraient d'autres vêtements plus neutres comme des blouses, des tuniques, et tout une myriade d'autres éléments qui se portent au dessus de la taille. Les chroniques des différents journaux débattraient des priorités et des besoins. Dans cette cacophonie générale, je me demande si j'aurais pu encore acheter ma chemise.

En fait, personne n'est chargé de s'occuper de tout ça. Ce processus titanesque qui fournit des chemises de milliers de styles différents à des millions de personnes a lieu sans que personne ne soit en charge de la coordination. Le fermier Indien qui plante le coton n'est intéressé que par le prix auquel un trader sera prêt à lui acheter sa production, le coût des matières premières et l'effort nécessaire pour la récolte. Les gérants de la firme allemande qui fabrique les machines ne se préoccupent que des commandes à l'exportation et de leurs relations avec les fournisseurs et les travailleurs. Les fabricants de teinture chimique ne peuvent pas moins s'intéresser au design de ma chemise. Certes, certaines parties du processus requièrent une coordination explicite : une grande firme comme ICI ou Coats Viyella a plusieurs milliers d'employés travaillant directement ou indirectement sous les ordres d'un PDG. Mais même les entreprises les plus grandes ne comptent que pour une très faible part du processus global de production de chemises. De manière générale, personne ne s'occupe du processus global. Parfois, on peste contre le système en se demandant s'il fonctionne aussi bien qu'il le devrait (j'ai dû remplacer les boutons cassés de ma chemise un peu trop souvent). Mais c'est déjà extrêmement surprenant que le système fonctionne.

Les citoyens des pays industrialisés à économie de marché ont perdu la capacité de s'émerveiller devant le fait qu'ils peuvent décider spontanément de sortir et aller chercher de la nourriture, des vêtements, des meubles et des milliers d'autres objets utiles, jolis, futiles ou qui peuvent sauver la vie, et lorsqu'ils prennent cette décision, quelqu'un l'aura anticipée et aura déjà rendu ces biens disponibles à l'achat. Pour nos ancêtres qui erraient dans les plaines à la recherche de jeux ou qui grattaient la terre pour faire pousser des graines sous un ciel capricieux, une telle perspective aurait semblé miraculeuse, et l'éventualité que ceci puisse advenir sans l'invervention de quelque intelligence pour coordonner le tout aurait semblé incroyable. Même lorsque les voyageurs aventureux ont ouvert les premières routes commerciales et que les citoyens d'Europe et d'Asie ont eu pour la première fois la chance d'échanger leurs richesses, il fallait encore une bonne dose de chance pour espérer arriver à bon port, à tel point que ce fut une source d'inspiration pour le théâtre jusqu'au temps de Shakespeare. (Imaginez Le Marchand de Venise dans un supermarché).

En Europe de l'Est et dans les pays qui ont appartenu à l'Union Soviétique, même après l'effondrement de l'économie centralisée, les gens ne parvenaient pas à comprendre comment une société pouvaient aspirer à la prospérité sans une planification générale. Environ deux ans après la fin de l'Union Soviétique, j'ai rencontré un bureaucrate Russe qui était précédemment chargé d'organiser la production de pain à St Petersbourg. "Entendez bien que nous sommes tout à fait prêts à transiter vers une économie de marché," me dit-il. "Mais nous avons besoin de comprendre les éléments fondamentaux qui font fonctionner ce système. Par exemple, dites-moi qui est en charge de l'approvisionnement en pain de la ville de Londres ?" Il n'y avait rien de naïf dans cette question car la réponse ("personne ne s'en occupe"), quand on y pense bien, est incroyablement difficile à croire. Il n'y a que dans les pays industrialisés de l'Ouest que nous avons oublié à quel point c'est étrange.

mardi 15 juin 2010

Dégustation de vins, normes sociales et normes de marché

J'ai eu l'occasion le week-end dernier de faire un petit tour en Bourgogne. Après la visite des Hospices de Beaune, on a décidé de faire un petit tour à la Cave des Cordeliers, juste à côté, histoire de s'humecter le gosier avec quelques vins locaux.

Ce qui caractérise cette dégustation, c'est qu'elle est payante : 7€ pour goûter cinq vins* dont un grand cru à plus de 50€ la bouteille.

Intuitivement, un économiste néo-classique (bouuuh... jetons-lui des pierres !) dirait qu'un amateur de vin rationnel préfère une dégustation gratuite à une dégustation payante : moins on paye, plus on est content. Pourtant, ce fut exactement le contraire.

Ceux qui ont déjà fréquenté les caves connaissent bien ce dilemme. Quand on goûte des vins chez un caviste, on n'ose pas repartir sans rien acheter ; ce serait mal élevé. Du coup, on se sent obligé de prendre au moins une bouteille même si le vin est dégueulasse. C'est d'ailleurs ce qu'il s'est passé un peu plus tard dans la même journée quand on a fait une deuxième cave dans un village paumé. Le mec nous a servi un pinard pas terrible. En plus, il avait visiblement un peu forcé sur la boisson donc il a démarré un monologue interminable qui nous empêchait de partir. On a alors acheté une bouteille pour pouvoir couper court et s'enfuir.

Le responsable de la Cave des Cordeliers a très bien compris ça et il a très bien compris qu'on pouvait évincer certaines normes sociales en introduisant des normes de marché**.

C'est un mécanisme connu de longue date par les chercheurs en sciences sociales et dont l'expérience la plus illustrative est celle des garderies en Israël***. Dans ces garderies, les parents arrivaient souent en retard pour aller chercher leurs enfants. Pour essayer de lutter contre ce phénomène gênant, on a essayé d'introduire des amendes proportionnelles au temps de retard. Des économistes néo-classiques (Ouuhh... qu'on leur tranche la tête !) auraient pensé que cela ferait diminuer les retards. Cependant, ce fut exactement le contraire : les retards ont augmenté. Avant la mise en place de l'amende, c'était une norme sociale qui retenait les parents d'arriver (trop) en retard. On essaie d'éviter de se pointer à la bourre car "ça la fout mal". Mais une fois l'amende en place, une norme de marché vient se substituer à la norme sociale. Sous-entendu : on paie pour le retard, donc on n'a pas de gêne à arriver en retard. L'incitation sociale a été remplacée par une incitation monétaire, moins efficace (car le montant de l'amende n'était pas très élevé).

Ici, le fait de faire payer la dégustation fait que celle-ci n'est plus perçue comme un acte de générosité invitant à la réciprocité et donc à l'achat d'une bouteille. Au contraire, la dégustation est vue comme un échange marchand et donc on n'a plus le sentiment de "devoir" quelque chose au caviste. De ce fait, on se sent nettement plus à l'aise !

Bon, on a quand même pris deux ou trois bouteilles car le vin était vraiment bon. Il y avait notamment un petit blanc, le Meursault 2004, qui imposait le respect.

Mh, ça sent le billet rédigé en catastrophe après un week-end de vacances ça.

* Mais en cadeau, on garde quand même le verre :-)

** Il y a un chapitre entier consacré à ce thème dans le livre de Dan Ariely C'est (vraiment ?) moi qui décide.

*** Relatée dans le premier chapitre de Freakonomics.

vendredi 11 juin 2010

Une approche fractale des marchés : Risquer, perdre et gagner

Cet ouvrage*, écrit par Benoît Mandelbrot et Richard Hudson, est un livre critique sur la théorie financière orthodoxe. Les lecteurs réguliers de mon blog se souviennent peut-être que j'avais déjà commenté un ouvrage sur le même thème, celui de Taleb. Après avoir lu celui de Mandelbrot, je peux vous dire que le livre de Taleb ne mérite que la poubelle car c'est finalement la même chose, sauf que Taleb ajoute de l'arrogance et généralise la critique à toute la science économique sans avoir ni les arguments ni les connaissances requises pour faire une critique pertinente.

Laissons donc de côté Taleb et parlons de ce nouvel ouvrage. Que nous dit-il d'intéressant ?

Il commence par un historique de la théorie financière orthodoxe avec un exposé très clair sur ses fondements. On comprend notamment qu'elle dépend de manière assez critique de plusieurs hypothèses-clef, notamment que les prix évoluent suivant une loi normale, c'est-à-dire qu'une fois qu'on a identifié leur volatilité, on sait de manière assez précise dans quel intervalle ils vont évoluer. On appréciera particulièrement le fait que l'on échappe à la rhétorique "Oh là là mais c'est complètement débile, comment les économistes (qu'ils sont bêtes) ont pu croire un truc pareil ?!". Au contraire, Mandelbrot nous montre comment la théorie financière s'est construite autour de cette hypothèse puis a lentement dégénéré jusqu'au point où on a oublié à quel point les hypothèses de base étaient exigentes. Les scientifiques étaient attirés par la simplicité du modèle et les acteurs du secteur financier étaient attirés par sa souplesse et son côté pratique (notamment pour la valorisation des actifs exotiques).

Puis, il démonte l'édifice. Il nous montre avec des preuves relativement convaincantes (une fois de plus, il préfère nous servir des travaux scientifiques solides plutôt que de tourner la théorie en ridicule) que la théorie standard en finance, sous-estime systématiquement le risque. Par sa construction même, la théorie gomme les variations successives de grande ampleur des prix des actifs comme celles qu'on a pu observer pendant la dernière crise.

Ensuite, il présente son application de la géométrie fractale à la finance. Il précise qu'il n'a pas encore de théorie complètement au point, mais que les premiers résultats sont très encourageants. Sa déception porte plutôt sur le fait qu'il existe peu de programmes de recherche qui tentent d'approfondir ces travaux.

Sa théorie ne vise pas à expliquer les prix des actifs mais se fixe un objectif plus simple : comprendre les lois statistiques qui régissent leur évolution et trouver un moyen de décrire cette évolution. L'aspect le plus intéressant de sa théorie concerne la question du temps. Pour lui, le temps n'est pas homogène sur un marché. Il y a des périodes "tranquilles" pendant lesquelles les cours sont relativement stables et des périodes "turbulentes" pendant lesquelles les événements s'accélèrent.

Il nous montre, exemple à l'appui, comment les modèles "à temps multifractal" peuvent reproduire ces alternances de périodes calmes et turbulentes. Il parvient ainsi à décrire des "pics" dans l'évolution des cours qui ne peuvent apparaître dans la théorie standard.

Je ne vais pas plus loin dans la présentation de sa théorie, déjà parce que je ne l'ai pas très très bien comprise moi-même, et ensuite parce que ce n'est probablement pas la partie la plus intéressante de l'ouvrage, à part peut-être pour les économistes spécialistes de la finance.

Ce qu'on retiendra de l'ouvrage, c'est qu'on a (enfin) un récit complet et cohérent, fondé sur l'histoire de la science économique, qui nous explique pourquoi la théorie financière s'est plantée en beauté en 2007. Il ne cherche pas à transformer ça en combat idéologique, ni à humilier les inventeurs de la théorie classique. Il ne simplifie pas non plus dans le but de caricaturer, mais offre au contraire une description assez détaillée de la théorie standard de manière à pouvoir faire des critiques ciblées sur les hypothèses du modèle. D'ailleurs, il ne se contente pas de critiquer les hypothèses mais montre aussi en quoi des modèles approximatifs ont pu conduire à une telle sous-estimation du risque sur les marchés financiers.

Du côté des reproches, il ne prend pas vraiment la peine de cacher le fait qu'il "vend" sa propre théorie à travers cet ouvrage, puisqu'il est quand même l'inventeur de la géométrie fractale. Peut-on lui reprocher ? Je ne pense pas. C'est une façon de montrer qu'il existe d'autres voies de recherche que la voie classique. Egalement, on notera qu'au passage, il lance quelques piques supplémentaires contre la théorie standard en s'attaquant à l'hypothèse de rationalité des agents et à l'hypothèse d'homogénéité des agents. Ce n'est pas le point le plus intéressant de sa critique car ces hypothèses peuvent être relâchées sans ébranler tout l'édifice, ce qui n'est pas le cas de l'hypothèse de normalité (coeur de la critique de Mandelbrot). On sent bien qu'il ajoute ça pour donner un peu plus de poids à ses propos tout en sachant bien que ces arguments supplémentaires ne survivraient pas à la confrontation avec les avancées les plus récentes de la théorie standard. Bizarrement, ça ne m'a pas énervé. Peut-être parce que le personnage n'a pas un ton débordant d'arrogance comme c'est trop souvent le cas dans ce genre d'ouvrage.

En bref, c'est un ouvrage de référence si vous cherchez à comprendre les vraies critiques que l'on peut faire à la finance moderne. Et c'est d'autant plus crédible que l'auteur n'a pas besoin d'utiliser la moindre once d'aggressivité pour convaincre le lecteur (même un pur orthodoxe comme moi !).


* J'ai lu pour ma part la version anglaise du livre. Je ne sais pas ce que vaut la traduction française.


lundi 7 juin 2010

Comment s'apercevoir que votre compagne est victime d'un biais de dotation ?

L'autre jour, ma tendre et douce feuilletait son magazine féminin préféré pendant que je passais le temps à jouer à des mini-jeux tous plus débiles les uns que les autres. Sans préavis, elle s'exclame "Oh, regarde !! En envoyant un sms, on peut gagner un pendentif qui a la forme de la clef d'Alice au Pays des Merveilles !!!". Pendant qu'elle saisit frénétiquement son portable, je hausse les épaules, sachant pertinemment que toute tentative pour la décourager me ferait passer pour un rabat-joie cynique dont la part d'enfance a été irrémédiablement détruite par une formation en économie un peu trop poussée.

Et là, l'incroyable se produit : elle gagne. Au milieu des différents commentaires qu'elle exprime sur ses copines qui vont être jalouses et sur la chance qu'elle a eu de gagner alors qu'elle n'y croyait pas, elle prononce cette phrase : "En plus, c'est pas de la merde, c'est un truc qui vaut au moins 90 euros !". Je profite alors de ce moment pour glacer l'ambiance en casant un peu d'économie comportementale :
"90 euros ? Donc, tu vas le revendre sur eBay ?
- Kwaaaa !! Ca va pas ! Je l'ai gagné, je le garde !
- Mais alors, t'aurais été prête à dépenser 90 euros pour l'acheter ?
- Non, je pense pas, c'est trop cher. J'aurais pas été prête à mettre 90 euros là-dedans."

Craignant une séparation anticipée, je me suis abstenu de faire le commentaire que je vais développer maintenant dans ce billet. Derrière cette attitude finalement fort peu surprenante, celle qui partage ma vie a un comportement qui est incohérent au regard de l'économie standard.

Pour l'économiste "standard" un peu idiot et enfermé dans sa théorie néo-classique (bouh... au bûcher !), Noémie (c'est son prénom) ne s'intéresse pas à l'argent en tant que tel, mais aux biens que l'argent permet d'obtenir. Si elle dispose de 90 euros, soit elle préfère acheter le pendentif, soit elle préfère un autre bien*, mettons une journée à deux au parc astérix par exemple (si on compte le repas du midi, les glaces, les souvenirs et le parking, on doit pas être loin de ce prix !).

Si elle refuse d'acheter le pendentif à 90 euros, elle nous révèle qu'elle préfère utiliser l'argent pour autre chose, par exemple le parc astérix. Le parc astérix est donc préféré au pendentif.

Si elle reçoit un pendentif et qu'elle refuse de le vendre pour récolter 90 euros qui seraient utilisés pour aller au parc astérix, cela signifie que le pendentif est préféré au parc astérix.

D'où une incohérence ! Normalement, soit on préfère avoir le pendentif, soit on préfère avoir les 90 euros (ou la journée au parc astérix qu'on pourra se payer avec).

Vu autrement, pour un individu parfaitement rationnel, le prix maximum auquel il est prêt à acheter un bien devrait être rigoureusement égal au prix minimum auquel il est prêt à vendre ce même bien**. Ces deux prix sont égaux à la valeur subjective que l'individu accorde au bien.

Or, on observe dans de nombreuses expériences, qu'une fois qu'un individu possède un bien, il n'est pas prêt à le vendre à moins qu'on lui en offre une somme substantielle***. Ce phénomène est intitulé "biais de dotation" et désigne le fait que la valeur subjective qu'on accorde à un bien est beaucoup plus élevée lorsqu'on le possède que lorsqu'on ne le possède pas.

Ce biais de dotation permet de comprendre pourquoi, par exemple, je persiste à garder des jeux vidéo auxquels je ne joue plus au lieu de les vendre sur internet (pourtant, à vue de pif, je pourrais me faire pas loin de 150 à 200 euros), pourquoi certains investisseurs sont réticents à vendre des actifs financiers dont le cours d'effondre, ou pourquoi beaucoup de français refusent de placer ne serait-ce qu'un centime de leur argent durement gagné dans des actifs risqués qui rapportent deux fois plus en moyenne qu'un compte épargne (mais qui font courir le risque de perdre le fruit de son labeur auquel il est attaché !)****.

Comment se fait-il que le cerveau humain soit entaché de ce "défaut de rationalité" ?

L'économie évolutioniste peut nous offrir quelques pistes de réflexion. Dans nos sociétés, les marchés fonctionnent relativement bien. Si je veux aller vendre mes possessions à la brocante, il est peu probable qu'un acheteur intéressé m'assome d'un coup de massue pour s'emparer de mes biens en me laissant, inerte, sur le pavé. De même, je peux quitter mon appartement sans craindre (excessivement) de le retrouver fracturé et vidé de son contenu.

Cependant, il n'y a pas si longtemps (c'est-à-dire à la préhistoire), ce scénario n'était pas si improbable que ça. L'échange n'était pas un acte naturel et facile à cause du risque de se faire attaquer et voler. De ce fait, les individus qui accordaient une valeur excessive à leurs possessions avaient probablement un avantage et ont donc été sélectionnés par l'évolution. Notre cerveau est donc "programmé" pour protéger nos possessions, et le biais de dotation est un outil que l'évolution a trouvé pour atteindre cet objectif.

Aujourd'hui, l'environnement a changé : la police nous protège, la loi permet de faire respecter les contrats, on punit les voleurs, on peut trouver des marchés pour acheter et vendre tout et n'importe quoi... Mais notre cerveau, lui, n'a pas eu le temps de s'adapter et possède toujours des propriétés qui étaient utiles il y a plus de 5 000 ans, mais qui aujourd'hui sont contre-productives.

Cette théorie est d'autant plus convaincante que le biais de dotation n'est pas observé que chez les humains mais également chez les singes !


En attendant, Noémie a reçu le pendentif et il est très joli :-)




* Certains me diront qu'elle peut également épargner cette somme. Ceci dit, si on considère l'épargne comme une consommation différée, on peut toujours imaginer qu'elle hésite entre acheter le pendentif aujourd'hui ou acheter un autre bien plus tard et ça revient au même.

** Les plus tatillons me feront remarquer que ce n'est vrai qu'en l'absence de coût de transaction. Effectivement, vendre un objet sur eBay nécessite un certain effort : il faut poster l'annonce, répondre aux questions des acheteurs potentiels, expédier le colis... Néanmoins, l'écart entre le prix de réserve à l'achat et le prix de réserve à la vente est tellement énorme que les seuls coûts de transaction ne sauraient l'expliquer.

*** Voir par exemple le chapitre consacré au biais de dotation dans l'ouvrage de Dan Ariely C'est (Vraiment ?) Moi qui Décide.

**** Il y a une grande proximité entre le biais de dotation et l'aversion aux pertes, le fait qu'on évalue différemment les pertes et les gains dans un environnement risqué (en moyenne, les gens attribuent un poids deux fois plus important aux pertes qu'aux gains dans leur prise de décision).