mardi 22 décembre 2009

Petite pause

Je vais mettre ce blog en jachère le temps des fêtes. J'ai malheureusement trop de choses urgentes pour pouvoir continuer à suivre la cadence. J'ai un petit paquet de copies de M2 à corriger (+ le corrigé de l'examen à taper), des nouveaux TD à préparer et des brouillons à remettre en forme pour peut-être commencer à écrire un premier papier.

Je vous souhaite de bonnes fêtes à tous. Ne picolez pas trop !

mardi 15 décembre 2009

L'imposition optimale : que dit Emmanuel Saez ?

Emmanuel Saez, pour ceux qui ne le connaissent pas, est un économiste français qui a eu l'immense prestige de recevoir la médaille John Bates Clark en 2009, qui constitue probablement la plus haute distinction après le Nobel. Ecopublix avait fait un billet très complet sur ses travaux il y a quelque temps.

Je vous parle de lui car j'ai eu le privilège d'assister à sa conférence ce soir au Campus Paris-Jourdan. Malgré le fait que l'orateur ne semblait pas complètement à l'aise, son propos était passionnant. Je vous propose de vous en livrer un compte-rendu sélectif.

L'imposition optimale des hauts revenus : sur quoi porte le débat ?

Saez part du postulat suivant : dans une société, il est souhaitable de redistribuer les revenus des plus riches vers les plus pauvres. La question s'articule en deux parties : l'imposition des riches et la redistribution vers les pauvres.

Intéressons-nous d'abord aux plus riches. On va considérer qu'il existe une catégorie d'individus extrêmement aisés que l'on souhaite taxer le plus possible. Il faut entendre par là que l'on souhaite maximiser les recettes fiscales que l'on peut obtenir à partir du revenu de ces individus. Quel est le problème qui se pose ?

Dès la première année d'économie, on apprend aux étudiants que les agents réagissent aux politiques publiques. Dans ce cadre-là, il se trouve que le revenu déclaré des individus diminue lorsqu'on augmente la taxation des revenus (qui comprend les cotisations sociales, l'impôt sur le revenu et toutes les taxes sur les revenus divers). Pourquoi ? Saez a identifié trois canaux :

  1. Les effets économiques réels : les individus peuvent décider de travailler moins ou de cesser de travailler, l'impôt peut dissuader la création d'entreprises ou encore inciter les individus à migrer vers des pays où la fiscalité est plus faible.
  2. L'optimisation fiscale : les individus peuvent exploiter les niches fiscales ou pratiquer la fraude fiscale pour minimiser la somme qu'ils devront payer pour un revenu donné.
  3. L'optimisation salariale : les individus peuvent renégocier leurs salaires pour prendre en compte la fiscalité. Pour des raisons que je n'ai pas très bien comprises, Saez exclut cet élément de l'analyse normative. Admettons.
Quand on accroît le taux d'imposition, les recettes fiscales augmentent mécaniquement - c'est l'effet (1) - mais elles diminuent également à cause de la chute des revenus déclarés dont nous venons de parler - c'est l'effet (2). Tant que l'effet (1) est plus élevé que l'effet (2), on a intérêt à accroître le taux d'imposition. En revanche, si l'effet (1) est plus faible que l'effet (2), c'est que le taux d'imposition est trop élevé (car on peut alors accroître les recettes fiscales en réduisant le taux d'imposition). Le taux d'imposition maximise les recettes fiscales lorsque l'effet (1) est égal à l'effet (2).

Sur quelles recommandations débouche cette théorie ? Les deux plus évidentes sont les suivantes. Si on veut accroître les recettes fiscales que l'on tire des hauts revenus, il faut tout d'abord uniformiser l'impôt sur les différentes sources de revenus. Autrement dit, il faut que l'impôt soit neutre par rapport à la source du revenu et donc que les revenus du travail soient taxés exactement au même taux que les revenus du capital. Ensuite, même si ça peut sembler évident, il faut lutter activement contre la fraude fiscale. Pour cela, il faut impérativement taxer les revenus qui sont déclarés par des institutions tierces. Par exemple, le salaire est un bon candidat car il est déclaré par l'entreprise.

Comment redistribuer aux plus pauvres sans les léser ?

La question peut sembler étrange. Néanmoins, il faut garder à l'esprit que lorsque l'on transfert des revenus vers les plus pauvres, ceux-ci réagissent également et leur réaction peut réduire l'efficacité de la politique redistributive.

Saez distingue deux types d'allocations :
  1. Le transfert traditionnel : On donne une somme élevée aux plus pauvres et on diminue progressivement cette somme au fur et à mesure que le revenu augmente. C'est le cas par exemple de l'ex RMI et du RSA. Ce transfert atteint son objectif redistributif mais risque de décourager l'emploi. L'ex RMI était un cas extrême puisque chaque euro supplémentaire de gagné réduisait l'allocation d'un euro, soit un "taux de retrait" de 100%. Ceci n'incitait pas les individus à retrouver un emploi, tout particulièrement s'ils ne pouvaient pas prétendre à un salaire élevé.
  2. Le transfert type "prime pour l'emploi" : On ne donne rien aux individus qui ont un revenu nul. Puis, l'allocation augmente progressivement avec le revenu avant de diminuer à nouveau. Ce type de transfert est moins redistributif que le précédent, notamment parce qu'on laisse de côté les plus défavorisés. Néanmoins, il évite l'écueil du premier type de transfert à savoir que celui-ci incite correctement les individus à reprendre une activité professionnelle.
Bien évidemment, le mécanisme optimal est probablement un mix entre les deux. Mais comment savoir dans quelle direction il faut orienter le système ? Pour cela, Saez distingue deux types d'effets pervers (eh oui, il y a beaucoup de typologies) :
  1. L'effet participatif : Le fait que des individus sont découragés de participer au marché du travail lorsque le "taux de retrait" des allocations est trop élevé.
  2. L'effet intensif : Le fait que les individus réduisent le nombre d'heures travaillées (par exemple en passant du temps plein au temps partiel) lorsque le "taux de retrait" des allocations est trop élevé.
L'analyse de Saez nous dit que si l'effet participatif est important relativement à l'effet intensif, il veut mieux privilégier les transferts de type "prime pour l'emploi" qui accroissent fortement les revenus de l'individu lorsque celui-ci prend un travail même peu rémunéré, quitte à ce que les aides diminuent rapidement lorsque les revenus de l'individu augmentent au delà d'un certain seuil.

En revanche, si l'effet intensif est fort relativement à l'effet participatif, il est préférable de privilégier les transferts traditionnels pour permettre aux aides de décroître le plus lentement possible.

Les données empiriques dont nous disposons affirment sans ambiguïté que l'effet intensif est faible (voire inexistant) et l'effet participatif fort. Les transferts de type "prime pour l'emploi" sont donc plus adaptés.

Néanmoins, ce raisonnement n'est valable que si le marché du travail est parfaitement concurrentiel. Sur ce type de marché, il n'existe pas de chômage involontaire (uniquement du chômage "volontaire"). S'il existe du chômage involontaire, l'effet participatif disparaît pour les chômeurs concernés. On peut donc organiser des transferts vers les plus pauvres sans perte d'efficience. En revanche, ces transferts doivent impérativement être temporaires pour éviter de plonger l'économie dans un sous-emploi durable (comme ce fut le cas après la crise des années 1970 en Europe).



Je laisse beaucoup d'éléments de côté à la fois par soucis de concision et parce que je n'ai pas tout compris suffisamment bien pour en donner une restitution correcte. Il est clair qu'Emmanuel Saez est un économiste extrêmement brillant dont il faudra suivre les travaux avec attention. Un grand merci à lui pour cette conférence passionnante.

lundi 14 décembre 2009

Décès de Paul Samuelson

C'est avec tristesse que je viens d'apprendre le décès de Paul Samuelson, probablement l'économiste le plus influent de la seconde moitié du 20ème siècle.

Alexandre Delaigue fait une excellente synthèse de ses travaux.
Edit : voir aussi le billet de Laurent.

Parmi toutes ses contributions, Samuelson a surtout posé les bases de l'usage des mathématiques en économie. Il est un des pères de la méthode dite de "statique comparative", que beaucoup d'économistes utilisent sans même s'en rendre compte.

Grâce à lui, les économistes avaient enfin une façon unifiée de penser et d'analyser les phénomènes économiques, ce qui a permis toutes les formidables avancées de la sciences économique dans la seconde moitié du 20ème siècle.

Il a reçu le prix Nobel d'économie un an après la création de ce dernier, c'est-à-dire en 1970.


dimanche 13 décembre 2009

Je me suis fait un copain non-économiste

Allez, finalement, pourquoi serai-je le seul à retenir ma testostérone ?

RST, suite à notre discussion un peu animée a décidé de publier un article sur son blog (qui a ensuite été repris ici) pour dénoncer ma prétention intellectuelle à mon intolérance à la contradiction.

Je me suis donc dit que finalement, ce soir, plutôt que d'aller me casser le cul à fouiller le site du NBER pour trouver de nouveaux articles à commenter, je vais faire comme lui : lancer une discussion sans intérêt juste pour satisfaire mon égo.

J'adore la façon dont il se place en victime dans l'histoire. Je serai le méchant économiste prétentieux qui ne tolère pas que quelqu'un vienne remettre en questions mes belles théories. Bien évidemment, j'ai raison puisque j'ai fait des études ! Alors, comment puis-je tolérer les commentaires de quelqu'un qui précise sur son blog "qui va modestement donner son point de vue sur tous ses sujets [l'économie et tout ce qui va avec] que l'on ne veut pas vraiment voir discutés sur la place publique." Donc, je suis le bourreau et lui le libérateur qui va enfin faire revenir à la surface les vraies questions qui sont habituellement censurées dans le débat public.

Donc, observons notre robin des bois en action. Je commentais une étude sur le lien entre la frustration générée par le sport et la violence domestique. D'après cette étude, la défaite de l'équipe favorite accroît les plaintes pour violence conjugale de 8%.

Tout s'éclaire, j'expose encore une théorie fumeuse, non-scientifique qui évince les vraies questions du débat. Et heureusement, notre sauveur intervient :

"C'est de l'humour ?
Et l'influence de la lune sur les violences conjugales, elle a aussi été étudiée par des économistes ?
Vous pensez sérieusement qu'il fallait faire une étude pour arriver à cette conclusion ?
Et maintenant, on fait quoi avec cette étude ?

C'est typiquement le genre de truc qui discrédite le travail des économistes."

Voilà donc la fantastique contradiction que tout le monde attendait. Je suis fait ! Toutes mes théories tombent à plat ! Je pensais jeter de la poudre aux yeux du monde entier et me voici remis à ma place par un honnête citoyen.

Bon, je pense que je n'ai pas besoin d'en rajouter. On aura beau disséquer ce commentaire dans tous les sens, il n'apporte aucune "contradiction" ni aucun point de vue nouveau. Vachement intéressant. Comment suis-je supposé défendre ma position ?

Alors effectivement, si on cherche un peu, on pourrait y voir le début d'un débat sur la façon dont sont utilisées les ressources publiques pour financer la recherche. Faut-il laisser les chercheurs travailler sur ce qu'ils veulent au risque d'assister à la production de travaux qui ne valaient pas ce qu'ils ont coûté à produire ? Sinon, doit-on orienter le travail des chercheurs ? Mais alors qui déciderait quels sont les thèmes prioritaires de recherche ?

Ce débat est passionnant. Quel est l'apport de RST ? Zéro argument (ou à l'extrême limite un début d'idée sur le fait qu'une recherche doit nécessairement avoir une application directe pour un décideur public : "Et maintenant, on fait quoi avec cette étude ?", mais peut-on vraiment appeler ça un argument), une opinion toute faite à peine implicite : les économistes ne servent à rien, et au passage un ton insultant que seul son auteur peine à voir, ainsi qu'une prétention intellectuelle en acier forgé (j'entends par là que RST semble particulièrement sûr de lui, exactement ce dont il accuse les économistes).

Donc je réaffirme ma position. Si vous souhaitez apporter la contradiction, vous êtes les bienvenus. Il est souhaitable que vous fassiez un minimum d'efforts pour argumenter (sinon, je vais avoir du mal à comprendre votre position), ceci allant de pair avec l'absence d'opinion toute faire (c'est la même chose, sauf que les auteurs d'opinions toutes faites sont généralement très sûrs d'eux-mêmes, ce qui est particulièrement irritant et, n'oubliez pas, c'est aussi ce que dénonçait RST). Par dessus tout, un ton insultant, méprisant ou condescendant vous attirera mon mépris.

En fait, c'est vrai que ça fait du bien. En tout cas, s'acharner sur les gens est beaucoup moins fatigant que de lire des articles de recherche. Je pense que je commence à comprendre RST.

Hier soir, une amie m'a dit "J'aime bien quand il y a des polémiques sur ton blog !". Tu es servie :-)


jeudi 10 décembre 2009

Moraliser l'économie

Edit : voir également ce billet sur economibasic pour une approche assez différente.

Je ne cache pas que l'idée selon laquelle "il faut moraliser le capitalisme" est, à mon sens, complètement débile. Pour moi, l'économie est plus un problème d'incitations que de morale. Si l'économie ne fonctionne pas correctement, c'est qu'un acteur ou un groupe d'acteurs doit rencontrer de mauvaises incitations qui le poussent à  agir d'une façon différente de celle qu'on souhaiterait.

Néanmoins, on peut concevoir l'idée que la morale constitue une incitation en soi. Peut-être que les individus ont une préférence (plus ou moins marquée) pour les actions qui respectent la morale. Peut-être même que l'on peut exploiter cette préférence pour orienter les actions des individus dans un sens précis. Comment savoir ?

Nous allons avoir recours à l'économie expérimentale. Deux chercheurs ont placé des individus dans un laboratoire et les ont faits joué à un jeu célèbre connu sous le nom de "jeu du bien public". Le principe de ce jeu est le suivant.

Le jeu du bien public

Deux joueurs disposent chacun d'un certain capital initial (dans l'expérience citée, ce capital était légèrement inférieur à 1$, mais le jeu était répété un grand nombre de fois). Chacun doit choisir quelle partie du capital il garde pour lui et quelle partie il choisit de placer sur un compte commun entre les deux joueurs. La somme investie par la deux joueurs sur le compte commun est multiplée par 1,4 (soit une augmentation de 40%) et redistribuée équitablement entre les deux joueurs.

On voit immédiatement que les deux joueurs auraient intérêt à placer tout leur argent sur le compte commun de manière à maximiser les gains totaux. Par exemple, si le capital initial de chaque joueur est de 10 euros et que les deux joueurs mettent tout sur le compte commun, les gains totaux seront alors de 20*1,4=28, et chaque joueur récupère la moitié de cette somme, soit 14 euros.

Néanmoins, chacun a une incitation perverse à tout garder pour lui. En effet, pour un joueur donné, chaque euro investi dans le compte commun ne lui rapporte que 70 centimes. Il perd, à titre individuel, 30 centimes par euro investi ! La solution rationnelle pour chaque joueur est donc de tout garder pour soi en priant que l'autre acceptera d'investir. C'est typiquement une situation où les incitations individuelles poussent les joueurs à l'opposé de "l'optimum social".

Un message de l'au-delà

Les chercheurs ont donc laissé nos joueurs jouer tranquillement à ce jeu pervers (à chaque round, les "binômes" de joueurs étaient refaits de manière à éviter les effets de réputation). Au bout du dixième round, les joueurs recevaient un message choisi aléatoirement parmi quatre possibles (et un message "blanc" pour avoir un groupe de contrôle). Les messages étaient les suivants (traduits et simplifiés) :

  • L'hypothèse de la théorie des jeux est que des individus rationnels et agissant selon leur propre intérêt vont maximiser leurs gains. Si vous deviez suivre cette hypothèse, vous ne devriez pas mettre d'argent sur le compte commun.
  • Une action de votre part est morale si elle traite les autres comme vous souhaiteriez être traité. Si vous deviez agir selon ce principe, vous devriez mettre la somme maximale sur le compte commun.
  • Une action de votre part est morale si elle maximise la somme des gains de tous les joueurs. Si vous deviez agir selon ce principe, vous devriez mettre la somme maximale sur le compte commun.
  • Vous devriez envisager de mettre la somme maximale sur le compte commun.
Les deux messages moraux (le deuxième et le troisième dans la liste) ont un impact très fort sur le niveau de contribution des joueurs et supérieur à l'impact du quatrième message. Ceci montre que la partie "morale" du message est effectivement un élément décisif.

Néanmoins, il faut remarquer que l'effet de "l'incitation morale" tend à s'éroder au fil du temps. Au bout de quelques rounds, les joueurs retournent à leur niveau de contribution d'avant le message. Néanmoins, cet effet peut être contrecarré si on autorise les joueurs à se punir mutuellement de leur mauvais comportement. Dans ce cas, le message moralisant semble avoir un effet durable.

Comment la morale influence-t-elle le comportement ?

Comment expliquer cet effet d'un simple message moralisateur sur le comportement des individus ? Une première piste, intuitive, consiste à dire que le message affecte directement les préférences des individus en accroissant leur "goût pour l'altruisme" ou le "goût pour l'équité".

Le deuxième canal potentiel est celui des anticipations. En théorie, un individu purement rationnel ne devrait pas contribuer au compte commun peu importe ce que son adversaire joue (c'est ce qu'on appelle une stratégie dominante). Néanmoins, les joueurs peuvent avoir ce qu'on appelle "une préférence pour la réciprocité".

La préférence pour la réciprocité est un concept qui a fait coulé beaucoup d'encre en économie évolutionnaire. L'idée est que les êtres humains tendent à coopérer uniquement avec les gens qui coopèrent avec eux. C'est une sorte de "donnant-donnant" : tant que t'es réglo, je suis réglo moi aussi.

Dans le cas qui nous occupe, si un joueur sait que son adversaire reçoit un message moralisateur, il peut s'attendre à ce que la contribution de celui-ci au compte commun augmente. Son goût pour la réciprocité l'incite à accroître lui aussi sa contribution. On appellera cet effet, "l'effet anticipations".

Les auteurs ont mené des expériences pour isoler les deux effets : une (qu'on appellera expérience A) où les deux joueurs reçoivent un message moralisant (et chacun sait que l'autre en a reçu un) et une (qu'on appellera expérience B) où un joueur reçoit le message, et l'autre ne reçoit aucun message (et ne sait pas que le premier joueur a reçu un message moralisant). Il semblerait que les deux effets soient à l'oeuvre. Dans les deux expérience, le message moralisateur a un effet sur le niveau de contribution. Mais l'effet est plus important dans l'expérience A que dans l'expérience B. La différence entre les deux effets peut s'interpréter comme "l'effet anticipations".

Moraliser l'économie ?

Que conclure de tout ça ? Mon interprétation est la suivante : la morale est un instrument qui permet d'inciter les gens à coopérer dans un jeu où chacun a intérêt à agir chacun pour soi (ça permet de quitter la situation sous-optimale où personne ne coopère). Toutefois, faire en sorte que les gens coopèrent n'est pas suffisant. Il faut en plus s'assurer que la coopération soit durable. Pour ça, l'élément essentiel est la croyance que les gens ont en la bonne volonté des autres. Si tout le monde pense que les autres ne vont pas jouer le jeu, alors la morale ne servira strictement à rien.

Je prends un exemple basic : un prof et ses étudiants. Une situation très courante est celle où les étudiants ne travaillent pas (ou peu) et le prof refuse de faire le moindre effort car ses étudiants refusent de "coopérer". On peut toujours faire appel à la morale pour inciter l'autre camp à coopérer : le prof peut se plaindre que les étudiants devraient travailler plus car ils ont la chance de vivre dans un pays où ils peuvent faire des études. Les étudiants peuvent se plaindre que le prof devrait avoir une conscience professionnelle et faire le maximum pour ses étudiants même s'il n'est pas incité financièrement à le faire. Je pense que dans ce cas, un appel à la morale peut être efficace si le camp qui lance l'appel a un moyen crédible de s'engager à faire lui-même des efforts (ce qui est malheureusement plus facile à dire qu'à faire).

Bon, il faut quand même être prudent. Il est très difficile d'extrapoler les résultats d'une expérience en laboratoire. Si vous êtes en désaccord avec mon interprétation ou si vous voulez faire partager votre interprétation personnelle, les commentaires sont là pour ça.

J'ai l'impression que la longueur de mes billets est en augmentation... Il va falloir que je me calme un peu.

Ref :

"Do The Right Thing:" The Effect of Moral Suasion on Cooperation
Ernesto Dal Bó
Pedro Dal Bó
NBER Working Paper 15559


dimanche 6 décembre 2009

Les brevets pharmaceutiques ne sauveront pas les pauvres de la maladie

La question des brevets pharmaceutiques est à double tranchant. D'un côté, ils accroissent le coût des médicaments pour les consommateurs. D'un autre côté, ils procurent une incitation à l'innovation qui peut s'avérer bénéfique dans le futur. Il faut donc que les brevets durent suffisamment longtemps (pour récompenser l'innovation) mais pas trop (sinon les consommateurs vont payer des prix trop élevés pour rien). Il s'agirait donc de déterminer la durée "optimale" des brevets pharmaceutiques.

Néanmoins, tout porte à croire que les firmes pharmaceutiques ont un poids beaucoup plus élevé que les malades en attente de médicaments dans les négociations avec les gouvernements et que la tentation sera forte de fixer une durée trop élevée sous la pression des lobbies.

L'accord TRIPS...

Au coeur de ce débat, on trouve l'accord "TRIPS" qui fut négocié dans le cadre du GATT en 1994 (l'OMC ne devait naître que l'année suivante). Cet accord impose un niveau minimum de protection de la propriété intellectuelle à tous les pays membres de l'OMC (qui existait au moment de l'application de cet accord) dont vous trouverez les détails sur la page Wikipedia.

L'idée derrière cet accord est que celui-ci va inciter les firmes pharmaceutiques à accroître leurs investissements de R&D pour développer des remèdes contre les maladies "négligées", c'est-à-dire les maladies qui touchent essentiellement les pays pauvres et qui ne constituent pas un marché suffisant pour inciter les firmes à développer des remèdes. Parmi ces maladies, on trouve notamment la tuberculose, la lèpre, la malaria, la cécité des rivières et (dans une certaine mesure) le SIDA (car cette maladie fait beaucoup plus de ravages dans les pays pauvres que dans les pays riches).

...et ses effets sur la R&D

Pour voir un peu l'effet qu'a eu cet accord sur les stratégies de recherche des firmes pharmaceutiques, Kyle et McGahan ont regardé le niveau d'investissement en R&D maladie par maladie et estimé son évolution suite à l'adoption de l'accord TRIPS. Leur conclusion est la suivante :
"Nous parvenons à la conclusion que [l'extension de la] protection fournie par les brevets dans les pays en développement et dans les pays les moins développés ne semble pas avoir créé d'incitation à investir dans de nouveaux traitements pour les maladies qui affectent principalement les pays les plus pauvres. [...] Nous ne prétendons pas que les brevets ne sont pas une solution pertinente : une meilleure protection par les brevets est associée avec des investissements en R&D plus élevés pour les maladies qui affectent les pays riches, et les traitements développés peuvent être également bénéfiques pour les habitants des pays pauvres. L'existence d'un marché dans les pays riches permet aux firmes d'amortir leurs investissements en R&D. Par conséquent, les maladies "globales" (celles qui affectent les pays riches comme les pays pauvres) attirent l'effort de recherche."
"Cependant, les brevets ne sont pas suffisants pour inciter à accroître la R&D pour les maladies qui ne constituent pas un marché important dans les pays riches. Si les individus affectés par ces maladies, ou leurs gouvernements, n'ont pas les moyens de payer des prix suffisamment plus élevés que le coût marginal de production du traitement, les firmes ne pourront pas amortir les coûts fixes de R&D, peu importe le niveau de protection fourni par les brevets."
Il va donc falloir trouver autre chose si on veut espérer délivrer le tiers-monde des maladies les plus mortelles. Ce type d'étude est primordiale comme le rappelle régulièrement William Easterly, pour éviter qu'on ne s'acharne pendant plusieurs décennies dans une impasse. Le risque est que les firmes pharmaceutiques réclament à nouveau une extension de la durée des brevets en prétendant que cela sera bénéfique pour la recherche sur les maladies négligées.

PS : Que pensez-vous d'une présentation plus structurée des billets avec des titres intermédiaires ?

ref :

Investments in Pharmaceuticals Before and After TRIPS
Margaret Kyle
Anita McGahan
NBER Working Paper 15468
http://www.nber.org/papers/w15468


mercredi 2 décembre 2009

Qu'est-ce que le problème du choix social ?

J'avais prévu de faire bûcher mes étudiants de M2 sur la question du choix social. Malheureusement, je me suis aperçu que ça n'était pas à leur programme (enfin, pas dans la matière pour laquelle j'assure les TD). Le beau sujet d'examen que j'avais préparé me reste sur les bras. Je vais donc le reconvertir en post. Ce billet va s'organiser en trois parties. Tout d'abord, je vais définir le problème du choix social. Ensuite, je vais vous parler du théorème d'impossibilité d'Arrow (ou pourquoi il est impossible de faire des choix cohérents au niveau collectif) et de la critique de Sen.

Le problème du choix social

Imaginons que l'on doive choisir au sein d'une société entre différentes possibilités. Ca peut être par exemple, différentes formes de fiscalité, différentes allocations des fonds publics, différents dirigeants du pays, etc... Pour avoir un exemple clair à l'esprit, imaginons que le pays doive choisir demain le président de la république. Plusieurs candidats se présentent. Pour simplifier, on va dire qu'ils sont au nombre de 3 : Sarkozy, Royal et Lepen.

Admettons que chaque citoyen marque sur un petit papier son ordre de préférence au sujet des différents candidats. Par exemple, Mme Michelle préfère Sarkozy à Royal, mais Royal à Lepen, tandis que M. Martin préfère Lepen à Sarkozy et Sarkozy à Royal. Au final, on récolte les ordres de préférence de tous les citoyens du pays.

Le problème du choix social est : comment, à partir des préférences individuelles des individus sur les différents candidats, peut-on en déduire l'ordre de préférence de la société dans son ensemble sur les différents candidats ?

Attention, il ne s'agit pas de décrire comment les choix collectifs se font dans la société, mais comment ceux-ci devraient se faire dans l'idéal.

Il y a des cas où la solution semble intuitive. Si tout le monde préfère Sarkozy à Royal et Royal à Lepen, il semble raisonnable de dire que dans son ensemble, la société préfère Sarkozy à Royal et Royal à Lepen. En revanche, que dire si on a le cas suivant :

1/3 des électeurs préfèrent Sarkozy à Royal et Royal à Lepen,
1/3 des électeurs préfèrent Lepen à Sarkozy et Sarkozy à Royal,
1/3 des électeurs préfèrent Royal à Lepen et Lepen à Sarkozy ?

La réponse est alors beaucoup moins évidente... Vous me direz peut-être que c'est un cas particulier et que dans la pratique un vote majoritaire à un ou deux tour(s) résout le problème. Néanmoins, la règle de décision collective s'appuyant sur le vote majoritaire est loin d'être parfaite. En particulier, elle souffre d'un défaut connu sous le nom de paradoxe de Condorcet.

Le paradoxe de Condorcet


Prenons le cas suivant (que j'ai repris de Wikipedia). Si on reprend le trio Sarkozy, Royal, Lepen, il y a, pour chaque individu, six ordres de préférence possibles. Pour décrire les préférences de tous les individus, on va compter combien de citoyens adhèrent à chaque ordre de préférence :

23 ont l'ordre de préférence : Sarkozy > Royal > Lepen
aucun n'a l'ordre de préférence : Sarkozy > Lepen > Royal
17 ont l'ordre de préférence : Royal > Lepen > Sarkozy
2 ont l'ordre de préférence : Royal > Sarkozy > Lepen
10 ont l'ordre de préférence : Lepen > Sarkozy > Royal
8 ont l'ordre de préférence : Lepen > Royal > Sarkozy

Comparons chaque paire de candidats. Si on confronte Sarkozy et Royal, 33 citoyens préfèrent Sarkozy et 27 préfèrent Royal. On en conclut donc que, d'après la règle majoritaire, la société dans son ensemble préfère Sarkozy à Royal. Si on confronte Royal et Lepen, Royal gagne avec une écrasante majorité : 42 voies contre 18. On en conclut donc que la société dans son ensemble préfère Royal à Lepen. Et si on confronte Lepen à Sarkozy ? Lepen gagne avec 35 voies contre 25 !! Et donc Lepen est préféré à Sarkozy.

Conclusion : La société préfère Sarkozy à Royal, Royal à Lepen et Lepen à Sarkozy. On tourne en rond... Cette propriété s'intitule la non-transitivité et viole l'intuition. On peut en effet raisonnablement s'imaginer qu'une règle de décision collective soit transitive, c'est-à-dire que si A est préféré à B et B est préféré à C, alors A est préféré à C.

J'introduis subtilement la conception dite axiomatique du choix social. L'idée des théoriciens fut d'imaginer des propriétés "raisonnables" qu'une règle de décision collective doit vérifier. Par exemple, une des règles qui tombe sous le sens est que si toute la population préfère un projet A à un projet B, alors la société dans son ensemble doit préférer A à B. Or, on se rend compte qu'en procédant ainsi, on aboutit à un résultat très surprenant...

Le théorème d'impossibilité d'Arrow

Arrow a imaginé quatre règles "de bon sens" qu'une procédure de choix collectif doit vérifier (j'en élimine volontairement quelques-unes pour simplifier l'exposé).

1. Transivité : Si, au niveau collectif, on préfère A à B et B à C, alors on doit préférer A à C.
2. Unanimité : Si tout le monde préfère A à B, alors la société dans son ensemble doit préférer A à B.
3. Non-dictature : Aucun individu ne peut imposer ses préférences à la société.
4. Indépendance des alternatives non-pertinentes : Le fait que l'on préfère A à B ou B à A au niveau collectif ne doit dépendre que des préférences des individus entre A et B, et pas d'une autre option C.

Ces quatre règles semblent correspondre à première vue à ce qu'on peut attendre d'un choix "rationnel" en société.

Et pourtant, Arrow démontre qu'aucune règle de décision ne peut vérifier les quatre conditions à la fois !! Si vous élaborez une règle de décision qui vérifie trois conditions, la quatrième sera forcément violée. Ce théorème est donc très pessimiste sur la possibilité de prendre une décision "rationnelle" au niveau collectif à partir des préférences des individus.

La recherche qui a suivi a visé essentiellement à modifier les hypothèses pour essayer de contourner le théorème. Toutefois, le lauréat du prix nobel Amartya Sen a montré que le problème ne résidait pas tant dans le choix des hypothèses mais plutôt dans le cadre d'analyse.

La critique de Sen

Sen nous explique que le cadre d'analyse utilisé par Arrow est très restrictif au sens où la seule information qu'on utilise pour prendre une décision au niveau collectif est le classement des différents choix par les individus. Il faut distinguer, nous dit-il, l'agrégation des jugements (que faire lorsque les gens ne sont pas d'accord sur ce qu'il faut faire) et l'agrégation des intérêts (que faire lorsqu'il faut arbitrer entre les intérêts contradictoires des agents).

Sen montre qu'une règle simple du type "il faut faire passer les intérêts des pauvres avant les intérêts des riches" pose problème dans ce cadre d'analyse. Prenons la situation suivante. On dispose d'un bien indivisible qu'on doit donner à un pauvre ou à un riche. Par exemple, une université dispose d'une subvention pour l'achat d'un ordinateur portable et elle doit choisir si elle doit le donner à un étudiant pauvre (on l'appellera l'individu 1) ou à un étudiant riche (on l'appellera l'individu 2). Il s'agit d'un problème de choix social tout ce qu'il y a de plus ordinaire.

De quelles informations dispose-t-on pour prendre cette décision ? Dans le cadre d'analyse Arrovien, on doit utiliser les préférences des individus. Allons-y : l'individu 1 préfèrerait qu'on lui donne l'ordinateur et l'individu 2 préfèrerait que ce soit lui qui reçoive l'ordinateur. On est bien avancés.

Vous l'avez compris : les préférences des individus ne contiennent aucune information sur la richesse relative de chacun et permettent donc pas de mettre en oeuvre la règle "il faut faire passer les intérêts des pauvres avant les intérêts des riches".

La critique de Sen va encore plus loin. Il affirme qu'un choix social ne peut pas être pris uniquement sur la base de l'utilité, même si on exploite toute l'information qu'elle contient. Admettons, nous dit-il, que l'on puisse mesurer la satisfaction éprouvée par chacun par un nombre unique et que les satisfactions soient comparables (cette hypothèse est bien sûr irréaliste, mais le but est de montrer que même lorsque qu'on prend l'utilité au sens le plus large possible, on est confronté à des incohérences).

Soient deux individus, Jean et Jacques et trois situations, A, B et C. Voici les différentes utilités des individus dans chaque situation :

                    A       B       C
Jean             4        7        7
Jacques       10       8        8

Dans la situation A, Jean a faim et Jacques mange tout ce qu'il veut. Dans la situation B, on a forcé Jacques à donner une partie de sa nourriture à Jean. Il semble relativement évident que la situation B est d'une certaine manière préférable à la situation A.

Dans la situation C, Jean est toujours aussi affamé qu'en A et Jacques mange toujours autant. Toutefois, on a autorisé Jean à torturer Jacques. Jean (qui a des penchants sadiques) éprouve beaucoup de plaisir à torturer son concitoyen (imaginez que Jean soit marxiste et qu'il aime bien faire du mal aux bourgeois qui, d'après lui, sont la cause de tous les maux de la société). Jacques souffre mais ne perd que deux unités d'utilité tandis que Jean en gagne trois.

D'un strict point de vue utilitariste, les situations B et C devraient être considérées comme équivalentes car tous les individus ont la même utilité. Néanmoins, l'intuition nous dit qu'il y a peut-être quelque chose qui cloche.

Ce que veut montrer Sen, c'est qu'une théorie du choix social centrée sur le concept d'utilité et qui ne prend pas en compte les informations en dehors de celle-ci (par exemple, pourquoi les individus éprouvent de l'utilité ou quelles sont les libertés de chacun et sont-elles respectées) perd beaucoup en pertinence.

De ce fait, le théorème d'Arrow, considéré comme central dans la théorie du choix social, concerne en fait un cadre d'analyse extrêmement restreint.

L'article de Sen est beaucoup plus riche que ça. Je me suis contenté de mettre en avant les points qui me paraissaient les plus pertinents. N'hésitez pas à m'écrire si vous voulez que je vous l'envoie.

ref :

Amartya Sen
Personal Utilities and Public Judgements: Or What's Wrong with Welfare Economics
The Economic Journal, Vol. 89, No. 355 (Sept. 1979), pp. 537-558
http://www.jstor.org/stable/2231867

Arrow, J. K.
Social Choices and Individual Values (1951, 1963 (seconde édition))
New York: Willey.


dimanche 29 novembre 2009

Acquérir des compétences et découvrir ses talents

Depuis Gary Becker, on interprète généralement la formation scolaire comme un investissement en capital humain ou, dit autrement, une façon coûteuse d'accroître sa productivité et donc son salaire futur. Toutefois, ce cadre de réflexion ne se veut pas exclusif. Il est tout à fait possible que l'école remplisse d'autres rôles. Notamment, Ofer Malamud propose l'idée que le parcours scolaire est également un moyen de découvrir quels sont les domaines d'activité qui nous intéressent (et ceux qui nous intéressent moins).

Le fait de savoir lequel des deux aspects (acquérir des compétences vs découvrir ses goûts et ses talents) domine est extrêmement important pour savoir s'il faut inciter les étudiants à se spécialiser plutôt rapidement ou plutôt tardivement.

Je m'explique. Imaginons que l'élément le plus important de l'école soit l'acquisition de compétences. Dans ce cas, on suppose que les goûts et les talents innés jouent un rôle marginal. Sous ces hypothèses, il faut plutôt pousser à une spécialisation rapide histoire d'éviter de perdre du temps à "suivre des cours qui ne nous serviront pas plus tard" comme aiment bien le dire les élèves à propos de matières comme les mathématiques, la philosophie ou le français.

Changeons de perspective. Imaginons cette fois que les goûts et les talents innés des étudiants jouent un rôle prépondérant. Après tout, on peut très bien imaginer que la motivation soit un facteur essentiel de la productivité et donc qu'un travailleur soit plus productif s'il fait un métier qu'il aime. Il est également raisonnable de penser certains métiers comme la comptabilité ou la finance sont plus appropriés aux individus qui se sentent "naturellement à l'aise avec les chiffres", que les métiers de communication ne sont pas forcément faits pour les gens timides, ou encore que les métiers manuels sont déconseillés pour les individus chétifs et maladroits... Dans ce contexte, il semble au contraire essentiel de maintenir les étudiants le plus longtemps possible dans une formation générale afin de leur laisser le temps de découvrir leurs propres talents et leurs propres goûts. Pour ne prendre que mon expérience personnelle, si j'avais dû me spécialiser avant la seconde, j'aurais fini informaticien et non économiste (ça s'est joué à pas grand chose). Je n'ai découvert l'économie qu'en seconde et c'est plusieurs années plus tard que j'ai découvert que finalement l'informatique me gonflait et que l'économie (et l'enseignement), bin, c'était mon truc.

Nous avons donc en gros deux théories sur le rôle joué par l'éducation qui conduisent à deux préconisations contradictoires. Comment s'en sortir ?

L'auteur de cet article a eu l'idée de s'intéresser à la proportion d'individus qui choisissent de travailler dans un domaine sans rapport avec leur spécialité. Imaginons tout d'abord le monde où l'école sert essentiellement à acquérir des compétences valorisées dans le monde du travail. Dans un système avec une spécialisation rapide, les individus ont peu intérêt à changer de domaine après leurs études. Ils ont acquis des compétences très spécialisées dans un domaine et n'ont presque aucune compétence dans les autres domaines. La perte est donc très importante s'ils décident d'abandonner leur domaine de spécialité. C'est un peu moins le cas si les individus se spécialisent tardivement. Dans ce cas, s'ils souhaitent changer de spécialité, ils n'auront pas perdu trop d'années de vie à étudier pour rien et le retard à rattraper est moindre grâce à leur meilleure formation généraliste initiale. Conclusion : les changements de spécialité sont plus fréquents lorsque les individus se spécialisent tard.

Prenons maintenant notre deuxième univers, celui où la formation scolaire permet essentiellement de découvrir ses goûts et ses talents, et ceux-ci déterminent en grande partie notre productivité et notre salaire futurs. Si on se spécialise rapidement, on aura largement le temps de découvrir si cette spécialité nous plait ou non. Après 10 ans d'études dans un domaine, on est capable de dire si c'est fait pour nous ou non. De plus, on a plus de chance de se tromper si on se spécialise tôt car on aura eu moins de temps pour acquérir de l'information et tester les différentes matières. Les changements de domaine de spécialité à la fin des études seront donc fréquents à cause des nombreux étudiants qui auront pris conscience de leur erreur de parcours. En revanche, si la spécialisation est tardive, on a moins de chance de faire une erreur au départ dans le choix de la spécialité, et, si on fait malgré tout une erreur, on a moins de temps pour s'en rendre compte. Les changements de spécialité seront donc moins fréquents dans ce cas.

Nous avons donc développé deux modèles qui aboutissent à des prédictions contradictoires. Si les changements de spécialité à l'issue des études sont plus fréquents lorsque la spécialisation est tardive, cela accrédite plutôt la thèse : "l'école permet d'acquérir des compétences". En revanche, si les changements de spécialisation sont plus fréquents lorsque la spécialisation est rapide, cela accrédite la thèse : "l'école permet de découvrir ses goûts et ses talents" (je précise que les deux thèses ne sont pas incompatibles, l'idée et de savoir quel aspect semble dominer l'autre ou tout du moins, quel aspect ne peut pas être marginal).

L'auteur utilise des données sur le système universitaire en Grande-Bretagne. A cause de différences historiques, l'Ecosse tend plutôt à proposer des formations généralistes jusqu'à un stade avancé des études, tandis que la Grande-Bretagne tend à encourager une spécialisation rapide (si vous voulez plus de détails à ce sujet, écrivez-moi et je vous enverrai l'article).

Quelle est la conclusion ? Les analyses économétriques de l'auteur le conduisent à affirmer que les changements de domaine de spécialité sont moins fréquents en Ecosse (ou la spécialisation est tardive). Donc, on a des raisons de penser que la formation scolaire joue un rôle important dans la découverte des goûts et des talents individuels. C'est donc une qualité à mettre au crédit des systèmes éducatifs qui privilégient la spécialisation tardive.

Merci d'avoir lu ce post jusqu'au bout :-)

ref :

Discovering One's Talent: Learning from Academic Specialization
Ofer Malamud
NBER Working Paper 15522


mercredi 25 novembre 2009

Le sport et la violence domestique

Je manque un peu de temps en ce moment, mais je voulais quand même signaler une étude intéressante. Il s'agit de deux chercheurs américains qui ont étudié l'impact de la frustration liée à la défaite inattendue d'une équipe au football américain sur les violences conjugales.

Ils utilisent la probabilité attendue de victoire des différentes équipes à chaque match pour mesurer la "frustration". Il y a frustration lorsque l'équipe favorite perd malgré tout.

Ils se rendent compte que lorsque l'équipe favorite perd, les plaintes déposées pour violence conjugales augmentent de 8%. Ca fait peur, non ?

ref :

Family Violence and Football
The Effect of Unexpected Emotional Cues on Violent Behavior
David Card
Gordon Dahl
Working Paper 15497
http://www.nber.org/papers/w15497


samedi 21 novembre 2009

Les immigrants mexicains accroissent la productivité aux Etats-Unis

Une fois de plus, on redécouvre le fait que l'immigration n'est pas le fléau économiques que certains imaginent. Giovanni Peri étudie l'impact de l'immigration mexicaine aux Etats-Unis et retrouve le résultat désormais classique selon lequel les immigrants ne prennent pas les emplois des natifs. Les flux d'immigration n'ont aucun impact sur le taux de chômage. De même, il retrouve un autre résultat classique : l'immigration de travailleurs peu qualifiés accroît légèrement le salaire des travailleurs qualifiés et a un impact nul sur le salaire des travailleurs peu qualifiés. Les flux d'immigration ne font donc pas baisser les salaires. Une preuve de plus donc, que les abrutis de service ont tort.

Cependant, il trouve un résultat assez nouveau : les flux d'immigration ont un impact positif important sur la productivité (qui est le principal facteur de la croissance économique, nous ne le rappellerons jamais assez), ce qui peut sembler assez étrange. Après quelques manipulations statistiques, il met en avant une hypothèse qui semble cohérente avec ses données : l'afflux de travailleurs immigrés peu qualifiés permet de mettre en place une spécialisation. Les travailleurs natifs peu qualifiés se spécialisent dans les métiers "de communication" (contact client ou accueil par exemple) tandis que les travailleurs immigrés se spécialisent dans les métiers manuels (manutension ou ouvrier par exemple).

Or, nous savons depuis maintenant plusieurs siècles que la spécialisation génère des gains de productivité. Et comme la productivité génère de la croissance, on arrive à la conclusion suivante : l'immigration accroît le revenu par habitant (de l'ordre de +0,5% de revenu par travailleur pour +1% d'accroissement de la population active dû à l'immigration).

ref :

The Effect of Immigration on Productivity: Evidence from US States
Giovanni Peri
Working Paper 15507
http://www.nber.org/papers/w15507


mardi 17 novembre 2009

L'effet inattendu du baby-boom sur la qualité des managers

EDIT 20/11/09 : Merci à David qui, par ses remarques, m'a fait me rendre compte que j'avais interprété de travers les propos de l'auteur de l'étude ! Le raisonnement que j'avais exposé était erroné. J'ai donc corrigé le billet. Toutes mes excuses pour cette erreur qui nous prouve une fois de plus que c'est grâce à la vigilance et à l'esprit critique de tous que l'on progresse sur le chemin de la vérité :-)

Commençons par un petit rappel historique. Dans la période qui va du milieu des années 1970 au milieu des années 1990, les pays industrialisés ont subi un ralentissement de la croissance de la productivité. C'est-à-dire que l'efficacité de la production continuait à croître mais à un rythme beaucoup plus lent que pendant les décennies qui ont précédé cette période. Or, on sait depuis très longtemps que la croissance de la productivité est le principal moteur de la croissance économique (on produit plus de richesses essentiellement parce qu'on parvient à utiliser de manière plus efficace les ressources à notre disposition, c'est-à-dire le capital et le travail).

Pour comprendre la faible croissance économique durant cette période, il est donc important de comprendre pourquoi la croissance de la productivité a chuté.

James Feyrer avance une explication partielle : le baby-boom. D'après lui, le baby-boom pourrait expliquer entre 15 et 25% de la différence de croissance de la productivité entre les années 1970 (début de la crise) et les années 1990 (fin de la crise).

Quel est le mécanisme à l'oeuvre ? D'après ce chercheur, l'arrivée sur le marché du travail d'une cohorte de travailleurs de taille plus importante (la cohorte pas les travailleurs) a engendré un besoin plus important en managers : il fallait bien manager tous ces nouveaux travailleurs ! Il a donc fallu recruter de nouveaux managers parmi les "anciens" travailleurs (on remarque d'ailleurs que l'âge moyen des managers a augmenté entre 1960 et 1970). Non seulement ces "managers de secours" étaient inexpérimentés pour ce poste, mais en plus ils étaient nécessairement moins bons que les managers déjà en place (sinon ils auraient été managers avant !).

Après une décennie, les baby-boomers ont pu prendre le relai et récupérer les postes de managers (l'âge moyen des managers retombe à son niveau initial). Progressivement, la croissance de la productivité a retrouvé son rythme normal.

En procédant à des simulations, l'auteur montre que les changements démographiques  peuvent expliquer une part importante (environ 20%) des variations de la productivité entre 1960 et 2000.

Les preuves sont encore maigres pour confirmer cette hypothèse mais il s'agit d'une piste intéressante qui contribue à montrer que les effets de la composition de la population sur l'économie sont complexes et difficiles à prévoir.

ref :

The US Productivity Slowdown, The Baby Boom, and Management Quality
James Feyrer
Working Paper 15474
http://www.nber.org/papers/w15474


vendredi 13 novembre 2009

La ville d'origine d'un terroriste subit également les conséquences des attentats

C'est la conclusion assez surprenante d'une étude menée par Benmelech, Berrebi et Klor. Généralement, quand on pense aux coûts du terrorisme, on pense surtout aux coûts pour les pays qui sont ciblés. Mais on pense rarement aux coûts pour les pays qui hébergent les terroristes.

Nos auteurs affirment qu'héberger des terroristes est coûteux à plusieurs titres : "Les mesures de sécurité peuvent empêcher les citoyens de travailler normalement. Il est possible que les employeurs soient réticents à embaucher des gens provenant du même quartier que certains terroristes. Certains chercheurs ont également avancé que les attaques réussies provoquent la radicalisation de la population, ce qui peut avoir des conséquences négatives sur la performance économique."

Il s'agit donc d'une hypothèse qui mérite d'être testée.

Néanmoins, c'est plus facile à dire qu'à faire. Si on observe que les villes qui hébergent des terroristes ont des conditions économiques plus défavorables que les autres, cela peut s'expliquer de plusieurs façons. Peut-être que les conditions économiques défavorables sont la cause plutôt que l'effet, de la naissance de vocations terroristes dans la population. Peut-être que de mauvaises institutions provoquent à la fois l'émergence de mouvements terroristes (via la propagande par exemple) et dégradent les conditions économiques. C'est donc une question assez compliquée.

Les auteurs ont l'idée d'exploiter le caractère aléatoire de la réussite d'une attaque terroriste. En effet, on peut évaluer les conséquences d'une attaque terroriste en comparant l'évolution des variables économiques après un attentat réussi et après un attentat raté.

En utilisant des données sur la Palestine, les chercheurs montrent qu'une attaque réussie "accroît le chômage de 5,3%, augmente la probabilité que le salaire moyen dans le quartier [d'origine du terroriste] baisse de plus de 20%, et réduit le nombre de Palestiniens travaillant en Israël de 6,7% par rapport à la moyenne. De plus, ces effets persistent jusqu'à six mois après l'attentat."

Cette étude vient nourrir la littérature scientifique sur les coûts du conflit et va dans le sens du consensus selon lequel tout le monde est perdant.

Néanmoins, je reste un peu dubitatif sur les mécanismes à l'oeuvre. Pourquoi, d'après vous, observe-t-on de tels coûts économiques pour les pays qui perpétuent des attentats ??

Ref :

The Economic Cost of Harboring Terrorism
Efraim Benmelech
Claude Berrebi
Esteban F. Klor
Working Paper 15465
http://www.nber.org/papers/w15465


lundi 9 novembre 2009

Les dépenses du gouvernement ont un effet sur la consommation mais lequel ?

Est-ce qu'une politique keynésienne de relance est susceptible d'avoir un effet positif sur la consommation à court terme ? Les théoriciens sont partagés.

D'un côté, les "néo-classiques" affirment que si le gouvernement accroît de manière permanente ses dépenses, cela réduit la richesse totale disponible pour les ménages et réduit ainsi la consommation. (voir par exemple ici)

D'un autre côté, les "keynésiens" montrent que si les prix sont rigides et que les consommateurs déterminent le niveau de leur dépense en fonction du revenu courant, alors il est possible que les dépenses du gouvernement, si elles sont financées par l'emprunt, aient un impact positif sur la consommation. (voir par exemple )

Les études empiriques aboutissent à des résultats contradictoires. Certaines trouvent que les dépenses du gouvernement accroissent la consommation et d'autres trouvent l'effet contraire.

La clef de ce paradoxe nous dit Ramey, réside dans les anticipations des agents. La plupart des études se focalisent sur l'évolution conjointe de la consommation et des dépenses du gouvernement. Or, ce qui compte, ce n'est pas le montant des dépenses du gouvernement mais le montant anticipé ! Et les deux variables ne concordent pas nécessairement :
"A la lecture des journaux, j'ai pu découvrir des exemples répétés de délais assez longs entre la prise de décision par le gouvernement d'accroître les dépenses militaires et l'accroissement effectif des dépenses. Lorsque le gouvernement souhaite constituer une réserve d'armes stratégiques, le Pentagon passe au minimum plusieurs mois à débattre sur le type d'armes qu'il faut acquérir. Le choix des entreprises en charge de la commande prend du temps supplémentaire. Une fois que la commande est passée, les dépenses augmentent lentement dans le temps."
La plupart des études ne prennent en compte que les dépenses militaires, car c'est le meilleur candidat pour isoler l'effet "dépenses du gouvernement". Ici, on cherche à savoir quel est l'effet d'un simple accroissement des dépenses du gouvernement sur la consommation, indépendamment du caractère "productif" de ces dépenses. Or, les dépenses militaires sont celles qui sont le plus souvent "improductives" au sens économique du terme.

A la lumière de toutes ces difficultés, notre chercheur estime qu'il vaut mieux se fier aux prédictions de l'évolution des dépenses militaires telles qu'elles sont rapportées dans le journal Business Week plutôt que de se fier au montant des dépenses. Ainsi, on prend mieux en compte les anticipations des agents.

Résultat du match ? Le modèle néo-classique gagne par KO : la consommation chute à la suite d'un accroissement des dépenses du gouvernement.

Bien évidemment, il s'agit à la fois d'un domaine d'études très sensible sur le plan politique et d'un domaine de recherche où les méthodes économétriques à mettre en oeuvre sont très complexes. Ces résultats sont à interpréter avec beaucoup de prudence et, à titre personnel, je suis loin d'avoir une opinion définitive sur la question.

Cette même prudence doit surtout nous conduire à rester suspicieux quant à l'efficacité des fameux plans de relance. Il vaut mieux y réfléchir à deux fois lorsque les coûts d'une politique sont certains, mais les bénéfices hypothétiques.

ref :

Identifying Government Spending Shocks: It's All in the Timing
Valerie A. Ramey
Working Paper 15464
http://www.nber.org/papers/w15464


jeudi 5 novembre 2009

Si je parle de cette étude, je perds tous mes amis de l'ENS

En été 2005, ma vie a pris un tournant. Je suis passé de l'ambiance hyper studieuse de la prépa à l'ambiance beaucoup plus détendue de l'ENS de Cachan. Le campus de cette école regorge d'opportunités pour se distraire : sport, clubs, associations, etc... Et surtout, tous les mardi, une des promos de l'école se dévoue pour organiser un open-bar avec entrée gratuite. J'ai pu donc tester de manière répétée ma tolérance à l'alcool.

Même si une fois, j'ai dû raccompagner chez lui un étudiant qui m'a vomi trois fois sur les chaussures sur le trajet, je dois admettre que j'ai passé d'excellentes soirées. L'alcool, malgré ses dangers, est attirant pour sa faculté à désinhiber ou à faire oublier les histoires de coeur qui finissent mal.

C'est pourquoi, si vous me parlez d'interdire les open-bar ou de restreindre la vente d'alcool aux jeunes, je ne vais point acquiescer et je risque même de me retrouver à défendre les soirées alcoolisées avec véhémence.

Néanmoins, ma formation de scientifique m'a appris à privilégier l'objectivité sur la passion et, bien que ça me déchire le coeur, je vais vous parler de l'étude de Kaestner et Yarnoff qui vient de sortir.

Que nous dit-elle ? A partir de données américaines et en exploitant le fait qu'un certain nombre d'Etats américains ont relevé l'âge minimum légal pour consommer de l'alcool de 18 à 21 ans, ils trouvent que ce changement législatif réduit de 20 à 30% la consommation d'alcool et réduit de 10% le nombre d'accidents de la route mortels. Bizarrement, cet effet ne s'observe que chez les hommes ! Aucun impact n'a pu être décelé pour les femmes.

Il semblerait donc que les restrictions sur l'âge légal de consommation d'alcool puissent sauver des vies.

Je reste cependant un peu critique vis-à-vis de cette étude (notamment parce que j'ai pas envie de me faire lyncher par mes collègues de l'ENS). L'article ne décrit pas en détails les changements législatifs. Or, ils semblent que ceux-ci ont été un peu chaotiques. On peut peut-être imaginer le scénario suivant : les Etats où la consommation d'alcool était initialement faible ont rencontré moins de résistance pour faire passer la nouvelle loi. Si les Etats où la consommation d'alcool est faible sont plus nombreux à avoir accru l'âge légal de consommation, on introduit une corrélation négative entre âge légal de consommation et consommation effective d'alcool, même si la loi n'a eu aucun effet.

Affaire à suivre donc.

ref :

Long Term Effects of Minimum Legal Drinking Age Laws on Adult Alcohol Use and Driving Fatalities
Robert Kaestner
Benjamin Yarnoff
Working Paper 15439
http://www.nber.org/papers/w15439


dimanche 1 novembre 2009

Codes of the Underworld

Cet ouvrage, Codes of the Underworld, écrit par Diego Gambetta (et que j'avais repéré il me semble) a quelque chose de fascinant. Ca parle des petits soucis que les criminels rencontrent dans leurs activités professionnelles. "Hein ???" vont répondre certains lecteurs. Je m'explique.

Diego nous explique très clairement les problèmes que rencontrent les criminels quand ils doivent communiquer entre eux. Les criminels ne peuvent pas faire de pub pour leurs produits ("Les meilleures prostituées de tout Paris !!"), ne peuvent pas aller en justice en cas de litige ("M'sieur, il m'a volé ma cocaïne !! Je porte plainte !"), ne peuvent pas se reconnaître spontanément entre eux ("Easycrime.com, le site de rencontres pour criminels."), et de manière générale, font face à pas mal d'obstacles quand il s'agit de faire circuler de l'information.

L'auteur fait appel à la théorie économique de l'information pour nous éclairer et notamment à la théorie du signal. Exemple : une organisation criminelle veut recruter un nouveau membre, mais comment savoir s'il s'agit d'un vrai criminel ou d'un agent de la police qui tente d'infiltrer l'organisation ? Il faut demander à l'individu d'émettre un signal discriminant, c'est-à-dire de faire une action qui est peu coûteuse pour un vrai criminel, mais très coûteuse pour un agent infiltré. Par exemple, on peut lui demander de commettre un meurtre. Un vrai criminel en sera tout à fait capable, tandis qu'un agent infiltré ne peut pas se le permettre.

Grâce à cette approche, l'auteur avance des hypothèses osées, mais de manière relativement convaincante (et en faisant preuve de beaucoup de prudence et de modestie intellectuelle, ce qui est très appréciable (et certains feraient bien de prendre exemple là-dessus)). Par exemple, l'auteur avance l'idée que l'auto-mutilation en détention est un moyen d'envoyer un double signal aux autres. Premier signal : je ne crains pas la douleur, alors vos menaces sont sans effet sur moi. Deuxième signal : je suis un fou-furieux, alors si je suis capable de m'auto-infliger ces blessures, imaginez ce que je pourrais vous faire à vous !

Autre exemple : l'auteur pense que les bagarres en prison sont une façon de récolter de l'information sur la "force physique" des autres détenus. Les détenus aiment bien provoquer les petits nouveaux et les défier de façon à savoir s'il s'agit de gros durs qu'il vaudra mieux éviter ou d'individus inoffensifs qui pourront être exploités à loisir.

L'auteur aborde un grand nombre d'autres thèmes, comme les rôles joués par les tatouages et les surnoms, le problème de la confiance mutuelle entre criminels, la façon dont la corruption se met en place lorsque les deux parties ne savent pas dans quel camp joue l'autre, etc...

Bien sûr, je ne suis pas capable de restituer dans ce billet même 10% du pouvoir de persuasion de Diego. Car en plus de parvenir à nous fasciner avec des théories extrêmement surprenantes, l'auteur fait tout son possible pour rassembler les maigres statistiques et témoignages dont on dispose pour vérifier si les interprétations qu'il avance tiennent la route.

Les chapitres ne sont malheureusement pas tous égaux en qualité. La première partie, consacrée aux "signaux discriminants" est de manière générale plus convaincante que la seconde, consacrée aux "signaux conventionnels". Néanmoins, la lecture reste agréable tant le texte est émaillé de témoignages d'authentiques criminels ou d'agents spécialisés dans le démantèlement de réseaux criminels. On a presque l'impression de lire un roman policier !

Clairement, ce livre présente une application originale, quoique parfois audacieuse, des outils de la théorie économique à l'analyse de la criminalité. En tout cas, c'est très ludique. Une excellente lecture de plage (quand le temps s'y prêtera).


mercredi 28 octobre 2009

La famille, ennemie de la démocratie ?

Je viens de trouver une étude dont le titre m'a interpellé : Family Ties and Political Participation. J'ai tout d'abord cru à une étude sur l'importance du capital social dans l'acquisition d'un poste de pouvoir dans le monde politique (avec une analyse de la corruption à la clef). Mais en fait, ce n'est pas ça du tout.

Les auteurs nous disent qu'une étude sociologique des années 1950 a mis en évidence un phénomène intéressant. Les habitants d'un petit village du sud de l'Italie ne font confiance qu'aux membres de leur famille proche. De ce fait, ils ne font confiance ni aux autres membres de la société, ni aux hommes politiques. L'auteur affirme que cette situation conduit à :
"un engagement civique faible, une faible participation politique, un niveau important de défiance générale et un manque de confiance dans les institutions politiques."
En résumé, plus un individu a des liens familiaux forts, plus il est probable qu'il délaisse la politique et les affaires publiques.

Alesina et Giuliano s'inquiètent car, d'après eux, ce type d'attitude se transmet fortement des parents aux enfants, et donc :
"Dans une société où la confiance est fondée essentiellement sur les liens familiaux, la démocratie moderne risque d'être confrontée à des problèmes durables si ces attitudes négatives à l'encontre de la politique se transmettent d'une génération à l'autre."

Après avoir récolté des données assez volumineuses sur l'attitude des individus vis-à-vis de la famille et de la politique en général, les auteurs concluent que le lien causal négatif entre importance des liens familiaux et participation politique est "probable et cohérent avec ce qui a été établi dans d'autres études".

Toutefois, ils affirment :
"Nous souhaitons préciser que nous ne suggérons pas que les liens familiaux (...) sont "mauvais". En fait, dans Alesina et Giuliano (2007), nous montrons que le bonheur et la joie de vivre (c'est la seule traduction que j'ai pu trouver pour "life satisfaction", si quelqu'un a une autre idée) sont associés positivement à des liens familiaux forts. De plus, la production domestique est beaucoup plus importante dans les sociétés où les liens familiaux sont forts, ce qui implique que le PIB y est fortement sous-estimé."
Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça, mais ça mérite d'être médité. Vos commentaires sont les bienvenus.

ref :

Family Ties and Political Participation
Alberto F. Alesina
Paola Giuliano
Working Paper 15415
http://www.nber.org/papers/w15415


samedi 24 octobre 2009

Les catastrophes économiques, suite

Il semblerait bien que je ne sois pas le seul à penser que la crise a eu un impact substantiel sur l'orientation de la recherche en économie. Je viens encore une fois de tomber sur une recherche s'interrogeant sur la macroéconomie des "catastrophes économiques" (j'avais déjà commenté un article de ce type il y a quelques jours).

Il s'agit d'un article de François Gourio. Que nous explique-t-il ? Eh bien, d'après les modèles qu'il a pu élaborer, il semblerait que ce ne soit pas seulement les désastres économiques en eux-mêmes qui soient importants mais que, également, la probabilité d'occurrence d'une catastrophe économique ait une importance significative pour comprendre la dynamique de l'économie.

Essayons de clarifier un peu tout ça. Il nous explique que, si on suppose que la probabilité d'une catastrophe économique est constante au fil du temps, la dynamique de l'économie en dehors des périodes de crises n'est pas altérée. Les agents ont "intériorisé" la possibilité d'occurrence d'une grande crise économique, mais ils n'y peuvent rien, donc ils font avec.

En revanche, ça devient intéressant lorsque l'auteur nous dit que la probabilité d'une catastrophe économique peut refléter l'optimisme ou le pessimisme ambiant dans l'économie. Il tente ainsi d'expliquer les fluctuations de l'économie par une variation du moral général des agents (mesuré par cette probabilité). En utilisant son modèle et l'historique des prix pratiqués sur les marchés financiers, il parvient à donner une estimation de la probabilité de désastre économique (qui est ici légèrement inférieure par rapport à ce qui a été estimé dans l'autre étude que j'ai commentée).



Il montre ensuite qu'en utilisant le modèle amélioré qui inclut la probabilité de crise, on accroît considérablement la qualité des prévisions économiques, notamment en ce qui concerne les débuts de crise (même s'il y a encore des ratés, le modèle prédit correctement l'évolution de l'investissement, de la production et de l'emploi sur la fin 2008, mais se plante complètement pour la consommation).

Je pense que ces recherches vont plus ou moins dans le sens voulu par les auteurs du blog rationalité limitée, au sens où, à défaut de savoir prédire la date de début d'une crise, on peut évaluer la probabilité d'un début de crise. L'originalité est que, au lieu de se fonder sur des indicateurs économiques (taux d'intérêt, taux d'endettement des ménages, etc...) pour mesurer cette probabilité, on regarde comment se comportent les individus et que révèlent ces comportements sur ce que pensent les agents dans leur ensemble.

Finalement, ça rejoint plus ou moins ce que dit James Surowiecki dans son livre : pour évaluer une situation, il vaut mieux se fonder sur la moyenne des opinions d'un grand nombre d'individus indépendants plutôt que sur l'avis d'une poignée d'experts (où, de plus, chacun regarde et "copie" ce que dit les autres).

ref :

Disasters Risk and Business Cycles
François Gourio
NBER Working Paper 15399
www.nber.org/papers/w15399


mardi 20 octobre 2009

Le salaire a-t-il vraiment un impact sur le nombre d'heures travaillées ?

La théorie standard du marché du travail propose une conception relativement simple de ce qu'on appelle l'offre de travail (le nombre d'heures que les individus sont prêts à travailler pour un salaire donné) : lorsque son salaire horaire augmente, un individu va souhaiter augmenter le nombre d'heures travaillées (je simplifie, car la théorie prédit aussi qu'il existe un seuil au-delà duquel la relation observée sera opposée). Cette idée est à la fois intuitive et contre-intuitive. D'un côté, on comprend bien que si le salaire horaire est plus élevé, il est tentant de "travailler plus pour gagner plus". D'un autre côté, la perception que l'on a de notre vie quotidienne ne nous renvoie pas l'image d'individus qui ajustent leur temps de travail au gré des fluctuations des salaires.

La question est donc de savoir si le salaire horaire a, oui ou non, un impact sur le nombre d'heures travaillées. Cette question est d'autant plus sensible qu'elle constitue un des reproches effectués fréquemment à l'encontre de la théorie orthodoxe. D'après ce que j'ai pu lire, beaucoup de personnes critiques vis-à-vis de cette théorie affirment que l'importance donnée aux salaires est exagérée. De plus, certains mettent en avant le caractère insupportable de l'idée selon laquelle une partie du chômage serait du chômage volontaire (c'est-à-dire que les individus ne souhaitent pas travailler car les salaires proposés ne sont pas assez élevés).

Pour résoudre ce problème, il faut donc essayer de mesurer ce que l'on appelle l'élasticité de l'offre de travail par rapport au salaire (si on augmente le salaire de 1%, de combien augmente le nombre d'heures travaillées en %).

Malheureusement, c'est assez compliqué à mesurer dans la pratique. Tout d'abord, on ne peut pas observer les salaires de ceux qui ne travaillent pas. Ca parait idiot, mais c'est pourtant essentiel : si on veut savoir pourquoi certaines femmes restent femmes au foyer, il est crucial de savoir à quel salaire elles pourraient prétendre si elles choisissaient de travailler. Ensuite, les individus ne sont pas tous à égalité. Ils n'ont pas tous la possibilité d'ajuster facilement leurs heures de travail. Pour finir, la présence d'impôts progressifs sur les revenus ajoute des difficultés techniques sur le plan statistique (car il s'agit de ce que les économètres appellent une "non-linéarité" et qui leur pourrit pas mal la vie).

De ce fait, les économistes ont dû tenter plusieurs approches pour mener à bien ce genre d'estimation. Il est donc assez difficile d'obtenir une réponse définitive à partir d'une seule étude. C'est pourquoi, je vous propose une méta-analyse de Evers, Mooij et Vuuren qui essaie de faire la synthèse à partir de plus de 200 estimations menées dans 30 études différentes.

Au final, ils aboutissent à la conclusion suivante. Une augmentation de 10% des salaires provoque une augmentation de 5% du nombre d'heures travaillées pour les femmes et de 1% pour les hommes. Au niveau microéconomique, l'effet pour les hommes est relativement faible, mais à l'échelle d'une population entière, ça ne me semble pas négligeable. Il faut également se souvenir qu'il s'agit-là d'une moyenne qui cache beaucoup d'hétérogénéité entre les individus. Par exemple, les conditions de vie familiale sont souvent déterminantes.

Il me semble que c'est extrêmement important d'avoir cet ordre de grandeur à l'esprit lorsque l'on parle des effets respectifs des politiques d'aides aux chômeurs, de la fiscalité des salaires et des politiques visant à accroître la participation des femmes au marché du travail.

ref :

The Wage Elasticity of Labour Supply: A Synthesis of Empirical Estimates
Michel Evers, Ruud De Mooij, Daniel Van Vuuren
De Economist (2008) 156:25-43


vendredi 16 octobre 2009

Les programmes conditionnels scolaires et le comportement sexuel des femmes en Afrique Sub-saharienne

Le comportement sexuel des femmes en Afrique Sub-saharienne (ASS) suscite un intérêt grandissant pour les économistes du fait de son impact sur le taux de fertilité et la prolifération du Sida, et donc sur la croissance de la population et de la force de travail.
Sarah Baird, Ephraim Chirwa, Craig McIntosh et Berk Özler (2009) soulèvent l’idée suivante : « Assagir » l’activité sexuelle pourrait permettre de diminuer la fertilité et de réduire la prolifération du virus du Sida. Ainsi la croissance pourrait être favorisée par une réduction du fardeau démographique (poids de la population inactive sur la population active ).
En économie du développement, on connait depuis longtemps les externalités positives de l’éducation des mères : réduction de la fertilité, diminution de la malnutrition et de la mortalité infantile (Drèze, Muthi et Guio 1995)… Mais on ne s’était jamais interrogé sur l’impact de l’éducation des jeunes filles sur leur comportement sexuel.
C’est l’objet de l’article décortiqué aujourd’hui et présenté par ces auteurs au séminaire développement de l’Ecole d’Economie de Paris (23/09/09) : les transferts conditionnels en espèces (TCE) ont à la fois un impact positif sur la scolarisation des filles mais aussi sur leur comportement sexuel.
Les TCE (ou programmes conditionnels) scolaires tentent de lutter contre la pauvreté et les déficits de scolarisation des filles. Le paiement de l’aide est alors conditionné à certaines obligations. Le programme dont il est question dans l’article de Baird et al. concerne le transfert de 10$ US par mois à la famille (dont 30% à la fille) et le paiement des frais de scolarités au Malawi . Seules conditions pour obtenir cette aide : remplir certains critères de pauvreté et aller à l’école.
Baird et al. (2009) observent 3 805 jeunes Malawiennes non mariées, âgées de 13 à 22 ans, scolarisées ou ayant quitté l’école moins de deux ans auparavant, pendant 2 ans.
Les résultats démontrent que les TCE ont à la fois un impact positif sur le taux de scolarisation des filles mais aussi sur leur comportement sexuel, spécialement pour les filles déscolarisées. Si les TCE réduisent le cout d’opportunité de l’école, ils augmentent le cout d’un comportement sexuel risqué. Le cout d’opportunité de l’école correspond à la perte de revenu engendrée par la scolarisation. En effet, le temps investit dans l’éducation n’est pas offert sur le marché du travail. Rémunérer la scolarisation revient alors à abaisser son cout d’opportunité. Ainsi, le cout de la déscolarisation augmente et avec lui le cout d’un comportement sexuel risqué.
Ainsi, par extension, on peut supposer que les programmes TCE ont un impact sur la prolifération de l’épidémie du SIDA, en limitant les comportements à risques. En effet, il semblerait que les bénéficiaires du programme conditionnel ont leur premier rapport plus tard, un nombre de partenaires réduit et de ce fait une probabilité d’être enceinte plus faible. En outre, elles utilisent plus de contraceptifs et de préservatifs et ont moins recours à des rapports sexuels rémunérés alors que l’âge moyen de leur partenaire est plus bas : leur comportement sexuel peut ainsi être considéré comme moins risqué.
Ces résultats sont encourageants puisqu’ils sous-entendent qu’une population féminine éduquée est la solution à de nombreux problèmes. Les comportements sexuels risqués restent un phénomène inquiétant dans des pays où le nombre de séropositif reste élevé. Éduquer les filles et les inciter à rester sur les bancs de l’école semblent être une stratégie gagnante à court terme, puisque le cout des TCE semble être plus faible que le cout de l’épidémie du SIDA. Néanmoins, ces programmes ne sont que des solutions à court terme dans la mesure où ils ont une durée de vie limitée dans le temps.
Si les résultats sont convaincants, ils n’effacent en rien une question qui me brule la langue : et la conditionnalité, est-elle la condition nécessaire et suffisante à l’efficacité des programmes ? Sous cette provocation se cache une autre question : est-ce parce qu’ils réduisent la contrainte financière que les TCE sont efficaces ou du fait de leur conditionnalité ?
Long débat auquel j’ajouterai une dernière provocation : si le cout d’un comportement sexuel risqué pour les filles peut être influencé par les TCE comment « assagir » le comportement sexuel des garçons ?


lundi 12 octobre 2009

Le nobel 2009

D'une part, je me suis complètement planté sur mes pronostics. D'autre part, je connais très mal les lauréats. Je laisse donc la parole à mes collègues (ici et  et encore là et pis, là aussi) pour faire des commentaires pertinents.

Bravo en tout cas à Elinor Ostrom (première femme à recevoir le prix nobel d'économie) et Oliver Williamson !


Combien sommes-nous prêts à payer pour éviter une catastrophe économique ?

La crise financière ainsi qu'un ouvrage que j'ai commenté récemment mettent l'accent sur l'importance de ce qu'on peut appeler les "catastrophes économiques", c'est-à-dire les événements extrêmement rares mais aux conséquences dévastatrices sur l'économie mondiale.

Le gros problème pour les économistes (et que le livre de Taleb montre bien) est que, à cause de la nature et des propriétés des catastrophes, il est impossible d'utiliser les données passées pour estimer leur ampleur et leur fréquence. Par exemple, les deux guerres mondiales passées ne nous permettent pas de dire quoi que ce soit sur la probabilité d'occurence et sur l'ampleur d'une nouvelle guerre mondiale. De la même manière, le réchauffement climatique ne peut pas nous éclairer sur ce que sera la prochaine grande crise écologique mondiale.

Néanmoins, Pyndick et Wang parviennent à exploitement astucieusement les données macroéconomiques disponibles pour aboutir à des conclusions intéressantes à ce sujet. Pour vous expliquer leur démarche, il faut faire un petit détour par ce que les économistes nomment "the equity premium puzzle". De quoi s'agit-il ?

Un individu qui souhaite placer son argent sur les marchés financiers a grosso modo le choix entre deux options : les actions et les obligations. Comme vous le savez sans doute, les obligations sont extrêmement peu risquées tandis que les actions le sont beaucoup plus. Pour qu'un individu accepte de prendre un risque en achetant des actions, il faut lui offrir une prime de risque. En effet, si les actions et les obligations avaient le même rendement moyen, personne n'acheterait d'actions (car tout le monde préfèreraient les obligations). Il faut donc que le rendement moyen des actions soient plus élevés.

Quand les économistes ont regardé les données empiriques, ils se sont rendus compte que la prime de risque moyenne que l'on peut mesurer sur les marchés est beaucoup trop élevée pour être cohérente avec les modèles standards de décision dans le risque. Deux économistes ont illustré cette incohérence de la manière suivante. D'après les données disponibles, l'investisseur moyen serait indifférent entre :
1) jouer à un jeu dans lequel il gagne 50 000$ avec 50% de chances et 100 000$ avec 50% de chances.
2) recevoir 51 209$ avec certitude !

Cela fait donc 25 ans que les économistes se grattent la tête et rivalisent d'imagination pour résoudre cette énigme.

Pindyck et Wang proposent l'interprétation suivante : d'après, cette prime de risque inclut également la probabilité d'une catastrophe économique qui fasse plonger les cours et ruine tous les investisseurs. Les individus seraient donc frileux dans leurs investissements en bourse par peur d'un effondrement du marché.

Du coup, nos deux chercheurs ont eu l'idée d'exploiter cette idée "à l'envers", c'est-à-dire de partir de la prime de risque telle qu'on la mesure dans les données pour en déduire des éléments intéressants sur les catastrophes économiques. Ces éléments intéressants peuvent, à mon sens, se résumer en deux points essentiels :

1) On peut tout d'abord estimer la fréquence des catastrophes économiques à partir du comportement des investisseurs sur les marchés financiers. La probabilité qu'une catastrophe économique survienne est au maximum de 4% par an (et plus raisonnablement de 2%), ce qui nous donne en moyenne une catastrophe économique tous les 25 à 50 ans, ce qui, à première vue, ne semble pas irréaliste.

2) On peut ensuite évaluer combien la société dans son ensemble est prête à payer pour réduire la probabilité d'occurrence d'une catastrophe. Pour faire passer la probabilité annuelle d'une catastrophe de 2% (une catastrophe tous les 50 ans en moyenne) à 1% (une tous les 100 ans), la société est prête à réduire de manière permanente sa consommation de 9%, c'est-à-dire qu'on est prêts à accepter de consommer 9% de moins chaque année future pour réduire de moitié la fréquence des catastrophes.

Ce sont des chiffres intéressants pour estimer les sacrifices maximum que l'on peut accepter pour réguler la finance par exemple.

ref :

The Economic and Policy Consequences of Catastrophes
Robert S. Pindyck
Neng Wang
Working Paper 15373
http://www.nber.org/papers/w15373


jeudi 8 octobre 2009

Perspectives de carrière...

http://dilbert.com/strips/comic/2009-10-08/


Et si la consommation d'antidépresseurs avait aussi des effets positifs ?

Tapez "France antidépresseurs" sous google et vous tomberez sur une série d'articles déplorant le fait que les français sont parmi les plus gros consommateurs d'antidépresseurs au monde. Il n'est pourtant pas évident de savoir s'il s'agit d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle.

Histoire de prendre un peu le contre-pied des idées les plus répandues, je vous présente aujourd'hui une étude de Dave Marcotte et Sara Markowitz sur le lien entre consommation d'antidépresseurs, d'antipsychotiques et de psychostimulants et taux de criminalité aux Etats-Unis.

En effet, au début des années 1990, le taux de criminalité a chuté de façon spectaculaire aux Etats-Unis et cette chute ne peut pas s'expliquer par l'évolution des conditions économiques ou sociétales générales. Les économistes et les criminologues ont donc cherché les causes possibles de cette pacification de la société américaine, exercice plus difficile qu'il n'y parait sur le plan empirique.

Marcotte et Markowitz fouillent du côté de la maladie mentale. Ils rappellent tout d'abord que le lien entre pathologie mentale et criminalité a fait l'objet de nombreuses recherches : les détenus ont deux fois plus de chances de se voir diagnostiquer une maladie mentale par rapport à la population générale, et les maladies mentales accroissent considérablement la probabilité d'être incarcéré ou de commettre des actes violents. Bien que ce lien soit souvent surestimé à cause de problèmes de méthodologie statistiques, son existence fait consensus, au moins en ce qui concerne les crimes violents.

Le lien de causalité peut s'expliquer d'une part par des facteurs comportementaux (la maladie elle-même ainsi que ses symptômes accroissent la probabilité d'adopter un comportement violent) ou indirectement par des facteurs économiques (la maladie réduit les chances de réussite dans le milieu scolaire et/ou la qualité des relations familiales, ce qui amenuise les chances de réussite professionnelle et accroît la probabilité d'un comportement criminel).

Là où ça commence à devenir intéressant, c'est lorsque les auteurs précisent que le grand déclin du taux de criminalité aux Etats-unis coïncide avec une plus grande disponibilité des traitements contre la maladie mentale ainsi qu'une augmentation du taux de prescription de ces traitements. En dix ans, le nombre d'américains recevant des traitements à base de médicaments a augmenté de 10 millions (sur la même période, la psychothérapie n'a pas gagné en popularité).

Leurs résultats indiquent que si le taux de traitement des individus souffrants de pathologie mentale était doublé, le nombre de crimes violents diminuerait d'au moins 5% (estimation la plus basse). Cet impact est à la fois faible et important.

D'une part, la proportion d'individus recevant un traitement est relativement faible (28% des adultes américains auraient une pathologie mentale et seuls 8% seraient traités).

D'autre part, on n'a, a priori, aucune raison de penser que les traitements ont été administrés en priorité aux individus à risque en ce qui concerne les comportements criminels. Il est donc possible d'obtenir un bien meilleur résultat dans le cadre d'une politique publique ciblant spécifiquement les individus ayant un risque élevé de commettre des actes violents (par exemple en améliorant le suivi psychiatrique dans les prisons).

Au final, la plus grande disponibilité des traitements contre les maladies psychiatriques permet d'expliquer environ 12% de la baisse de la criminalité aux Etats-Unis, ce qui n'est pas négligeable.

Ce qui est très amusant, ce que les auteurs terminent en affirmant que "une plus grande disponibilité des traitements contre les maladies mentales peut améliorer considérablement la vie des personnes atteintes et de leurs proches." Ceci est exactement l'inverse de l'opinion répandue en France selon laquelle les antipsychotiques et les antidépresseurs sont des drogues qui sont prescrites trop facilement à des individus qui n'en ont pas besoin !

Y aurait-il un lien avec la prévalence de la psychanalyse en France ?

ref :

A Cure for Crime? Psycho-Pharmaceuticals and Crime Trends
Dave E. Marcotte
Sara Markowitz
Working Paper 15354
http://www.nber.org/papers/w15354